Hejer Charf
Abonné·e de Mediapart

50 Billets

1 Éditions

Billet de blog 23 janv. 2022

Jeanne Moreau, une actrice engagée

Cela fera bientôt 5 ans que Jeanne Moreau est décédée, elle aurait eu 94 ans le 23 janvier 2022. Une actrice, une chanteuse, une femme libre, une citoyenne engagée dont la voix manque aujourd’hui, dans ce silence des artistes, dans un pays qui glisse affreusement à droite, où la parole raciste se banalise de jour en jour.

Hejer Charf
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En 2008, Jeanne Moreau a lu des lettres adressées au ministre de l'Immigration.

« J'ai honte. Et nous sommes certainement nombreux à avoir honte de cette violence quotidienne faite en notre nom aux étrangers. Cette violence déshonore ceux qui la décident, ceux qui la mettent en œuvre, mais aussi ceux qui laissent faire et ceux qui se taisent. Chacun devrait hurler pour que de telles tragédies ne puissent plus se produire en France et partout dans le monde. Pour que jamais nous nous habituions à l'inacceptable. Chacun devrait hurler pour que notre société ne tourne pas définitivement le dos à la solidarité et à la fraternité. » Les lettres lues par Jeanne Moreau 

Jeanne Moreau lit des lettres adressées au ministre de l’Immigration © henrylombard
 

 La scandaleuse Mademoiselle Jeanne Moreau   (Texte écrit en 2010)

Exquise Mademoiselle Moreau disant les vers de Jean Genet comme une désobéissance, comme un défi à la crispation, à la bienséance de la langue.   

Tristesse dans ma bouche ! Amertume gonflant

Gonflant mon pauvre cœur ! Mes amours parfumées

Adieu vont s'en aller ! Adieu couilles aimées !

Ô sur ma voix coupée adieu chibre insolent !

Jeanne Moreau et Étienne Daho revisitent Le condamné à mort et célèbrent magistralement le centenaire de la naissance de Jean Genet. Le condamné à mort est la première œuvre de l’auteur, écrite en 1942, à Fresnes où il était emprisonné pour vol. Un long poème brûlant d’amour pour Maurice Pilorge, un assassin de vingt ans destiné à la guillotine. Le mot cru jusqu’au vertige, le propos exacerbé au bord de l’implosion et le désir plein, violent à faire tressaillir, Jean Genet prend d’assaut et sans périphrase, le corps aimé menacé. Une tendresse infinie surgit de ce texte brut rendu avec grâce, par Jeanne Moreau et Étienne Daho. 

L’album produit par Étienne Daho, reprend la merveilleuse mise en musique d’Hélène Martin, interprète des poètes et une habituée de l’univers de Jean Genet. Elle a adapté en chansons Le condamné à mort en 1962. Les arrangements épurés de Daho laissent toute la place à la musicalité du poème, aux voix. Le va-et-vient entre parlé et chanté, entre la voix profonde de Jeanne Moreau et claire d’Étienne Daho, accentue l’ambiguïté, l’étrangeté de cette ballade au creux de l’abîme. Le duo joue délicieusement du trouble du texte savamment composé de quatrains en alexandrins, dans un verbe argotique, dans une langue de bagnard. Jean Genet chante effrontément le sexe de l’homme et le salue au féminin. 

Il bondit sur tes yeux ; il enfile ton âme,

Penche un peu la tête et le vois se dresser.

L'apercevant si noble et si propre au baiser

Tu t'inclines très bas en lui disant : « Madame ! »

Jeanne Moreau et Étienne Daho sont les bandits amoureux qui s’expriment avec rigueur métrique. Elle/il habitent les vers graveleux avec retenue et mesure. Une interprétation sobre, précise où l’érotisme abrupt entre les deux galériens est d’une beauté stupéfiante. Ni sentimental ni romantique, le ton détaché de Jeanne Moreau- elle a choisi de ne pas chanter- est diablement subversif ; narguant les parangons de vertu. 

Si le corps est le lieu de révolte de Jean Genet, la prise de parole est l’outil de revendication de Jeanne Moreau. Les mots consensuels et sans audace : c’est le péril de la langue et la démission de la pensée. Elle, qui a écumé les bars de Paris avec son ami Jean Genet, le sait.  

Ô la douceur du bagne / Tristesse dans ma bouche / Voler, voler ton ciel © Étienne Daho - Topic

L´indignation constante et le point de vue affirmé à gauche, Jeanne Moreau ne cesse de dénoncer les ratés de la démocratie, les libertés réprimées, les inégalités raciales.  

En 1971, elle était une des « 343 salopes » signataires du manifeste pour le droit à l’avortement. 

En 2008, elle se tient aux côtés des expulsé.es et lit des lettres adressées à Brice Hortefeux, le ministre français de l’immigration. Elle déclare le Manifeste des Innombrables : « Toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30.000 euros. (…) Au nom de l’Humanité, je continuerai à aider des personnes dites sans-papiers à faire face aux décisions arbitraires et brutales qui brisent leur avenir et violent leurs droits fondamentaux. »

Jeanne Moreau met sa voix au cœur de la faille, au plus près de la justice, auprès des dépourvu.es de parole, de visibilité, de pouvoir. Au temps de la répression rampante et l’engagement banalisé, prendre la parole pour interpeller une conscience citoyenne demande du cran, de la lucidité et une sacrée dose de générosité. 

Lire Jean Genet, c’est ouvrir la langue à l’audace, au risque, au danger, à la liberté allée avec la beauté.

Michel-Ange exténué, j’ai taillé dans la vie

Mais la beauté, Seigneur, toujours je l’ai servie

Jeanne Moreau et Stéphane Hessel s’indignent © L'Obs
 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Exécutif
Une seule surprise, Pap Ndiaye à l'Éducation
Après vingt-six jours d’attente, Emmanuel Macron a nommé les vingt-sept membres du premier gouvernement d’Élisabeth Borne. Un casting gouvernemental marqué par sa continuité et toujours ancré à droite. La nomination de l’historien Pap Ndiaye à l’Éducation nationale y fait presque figure d’anomalie.
par Ilyes Ramdani
Journal — Gauche(s)
Union de la gauche : un programme pour mettre fin au présidentialisme
Jean-Luc Mélenchon et ses alliés de gauche et écologistes ont présenté le 19 mai leur programme partagé pour les élections législatives, 650 mesures qui jettent les bases d’un hypothétique gouvernement, avec l’ambition de « revivifier le rôle du Parlement ». 
par Mathieu Dejean
Journal
Écologie politique : ce qui a changé en 2022
Les élections nationales ont mis à l’épreuve la stratégie d’autonomie des écologistes vis-à-vis de la « vieille gauche ». Quel dispositif pour la bifurcation écologique, comment convaincre l'électorat : un débat entre David Cormand, Maxime Combes et Claire Lejeune.  
par Mathieu Dejean et Fabien Escalona
Journal — France
À Romainville, un site industriel laissé à la spéculation par la Caisse des dépôts
Biocitech, site historique de l’industrie pharmaceutique, a été revendu avec une plus-value pharaonique dans des conditions étranges par un promoteur et la Caisse des dépôts. Et sans aucune concertation avec des élus locaux, qui avaient pourtant des projets de réindustrialisation. 
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
Rapport Meadows 9 : la crise annoncée des matières premières
La fabrication de nos objets « high tech » nécessite de plus en plus de ressources minières rares, qu'il faudra extraire avec de moins en moins d'énergie disponible, comme nous l'a rappelé le précédent entretien avec Matthieu Auzanneau. Aujourd'hui, c'est Philippe Bihouix, un expert des questions minières, qui répond aux questions d'Audrey Boehly.
par Pierre Sassier
Billet de blog
Reculer les limites écologiques de la croissance… ou celles du déni ?
« À partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance ». L' Atécopol et Enseignant·es pour la planète analysent ce sujet du bac SES, qui montre l’inadéquation de l’enseignement des crises environnementales, et les biais de programmes empêchant de penser la sobriété et la sortie d’un modèle croissantiste et productiviste.
par Atelier d'Ecologie Politique de Toulouse
Billet d’édition
Pour une alimentation simple et saine sans agro-industrie
Depuis plusieurs décennies, les industries agro-alimentaires devenues des multinationales qui se placent au-dessus des lois de chaque gouvernement, n’ont eu de cesse pour vendre leurs produits de lancer des campagnes de communication aux mensonges décomplexés au plus grand mépris de la santé et du bien-être de leurs consommateurs.
par Cédric Lépine
Billet de blog
Marche contre Monsanto-Bayer : face au système agrochimique, cultivons un autre monde !
« Un autre monde est possible, et il est déjà en germe. » Afin de continuer le combat contre les multinationales de l’agrochimie « qui empoisonnent nos terres et nos corps », un ensemble d'activistes et d'associations appellent à une dixième marche contre Monsanto le samedi 21 mai 2022, « déterminé·es à promouvoir un autre modèle agricole et alimentaire, écologique, respectueux du vivant et juste socialement pour les paysan·nes et l'ensemble de la population ». 
par Les invités de Mediapart