Amy, la mia sorellina

Un énorme haut chignon, des tatouages, un eye-liner en aile de papillon, un talent brut et la brièveté abrupte d’une existence en quête d’absolu. Amy Winehouse a distillé toute la tristesse de l’alcool, tout le désespoir de l’amour dans les paroles de ses chansons, dans le grain de sa voix. Une musique, une tessiture, une âme, comme il arrive rarement.

Un énorme haut chignon, des tatouages, un eye-liner en aile de papillon, un talent brut et la brièveté abrupte d’une existence en quête d’absolu. Amy Winehouse a distillé toute la tristesse de l’alcool, tout le désespoir de l’amour dans les paroles de ses chansons, dans le grain de sa voix. Une musique, une tessiture, une âme, comme il arrive rarement.

 

 

 

 

Comme dans son October Song, « She’s reborn like Sarah Vaughan/In the sanctuary she has found ». Le sanctuaire où Amy Winehouse a grandi, où sa voix s’est épanouie, est : le jazz, la grâce et le mal de vivre de Billie Holiday, Dinah Washington, le son de la Motown, le rythm ‘n’ blues, la soul.

Son interprétation décontractée et pleine de swing, sa voix doucement profonde, à l’ancienne, un peu enrouée, raconte les blessures, les frasques, la dépendance à la drogue et à Blake. Des chansons intemporelles et résolument actuelles à la fois.

L’album Back to Black, son look rétro-punk, les Grammy Awards, la propulsèrent au rang de star planétaire, désormais surnommée la diva de la soul. Mais Amy Winehouse préférait être « at home with Ray (…) ‘Cause there’s nothing, there’s nothing you can teach me/That I can’t learm from Mr. Hathaway ». Ray Charles et Donny Hathaway. Elle n’avait que faire du formatage marchand des majors et l’image lisse des people. Ses déboires surmédiatisés ont éclipsé sa musique. Les paparazzis et les autres prédateurs la traquaient telle une bête de foire.  

Ivre, elle avance chancelante au milieu de la scène, enlace son musicien, s’assoit, le dos tourné au public, jette ses ballerines, regarde attentivement ses bras, balance le micro, disparaît quelques minutes, trébuche, tombe à genoux, ajuste sa robe, 20000 spectateurs crient : Sing ! Sing ! Our money back ! , elle marmonne des bouts de chansons: c’était le dernier concert de Amy Winehouse, le 18 juin 2011, à Belgrade.

Dans le documentaire Amy, de Asif Kapadia, des extraits de ce concert sont superbement montés et amenés comme un geste de rompre, comme un acte de résistance. La chanteuse absente, muette, fragile et hors d’atteinte, assise devant des fans en fureur. Une scène troublante et un beau pied de nez qui résonne comme un requiem à la mémoire de la société du spectacle. Amy Winehouse est morte  quelques semaines après : le 23 juillet 2011.

 Le poème de Pasolini à Marilyn Monroe :

 «tu sorellina più piccola,

 toi petite soeur plus jeune,

cette beauté-là tu la portais humblement,

et ton âme de fille de petites gens

n’a jamais su qu’elle la possédait,

sinon il n’y aurait pas eu de beauté.

Le monde te l’a enseignée,

ainsi ta beauté est devenue sienne.

De l’effrayant monde antique et de l’effrayant monde futur

la beauté seule demeurait, et toi

tu l’as traînée comme un sourire obéissant.

L’obéissance demande trop de larmes englouties,

de don aux autres, trop de regards joyeux

qui réclament leur pitié !

Ainsi, ta beauté tu l’as emportée.

Elle disparut comme une poussière d’or.

 (…)

Mais tu étais toujours une enfant,

sotte comme l’antiquité, cruelle comme le futur,

et entre toi et ta beauté possédée par le Pouvoir

prit place toute la stupidité et la cruauté du présent.

Tu la portais toujours comme un sourire entre les larmes,

impudique par passivité, indécente par obéissance.

Elle disparut comme une blanche colombe d’or.

Ta beauté qui a survécu au monde antique,

réclamée par le monde futur, possédée

par le monde présent, devint un mal mortel.

Maintenant les frères aînés, enfin, se retournent,

suspendent pour un moment leurs jeux maudits,

se détournent de leur inexorable distraction,

et se demandent: “Est-ce possible que Marilyn,

 la petite Marilyn, nous ait montré la route ? ”

Maintenant c’est toi,

celle qui ne compte pas, la pauvre, avec son sourire,

c’est toi la première au-delà des portes du monde

abandonné à son destin de mort. »

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Extrait du film La Rabbia, de Pier Paolo Pasolini, 1962, traduit par Stefano Bevacqua et Annick Bouleau

Amy, documentaire de Asif Kapadia, 2015

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