Afghanistan : les droits des femmes sont une propagande de guerre

La libération des femmes est un alibi rabâché par les Américains pour justifier une « guerre contre le terrorisme » qui a saccagé l’Afghanistan -parmi les pays les plus pauvres au monde-, tué des dizaines de milliers de civil.e.s, donné le pouvoir à une classe politique corrompue et partenaire des seigneurs de la guerre, renforcé et légitimé les extrémistes religieux.

Je repense aux images triomphantes des femmes afghanes qui laissèrent tomber leurs burqas, il y a vingt ans, grâce à l’armée américaine. Soudain ces images me paraissent piégées, précaires, en vain; elles sont aussi tristes et vulnérables que les images des femmes terrifiées par la victoire des talibans aujourd’hui. « Ce sont des prises de guerre, ce sont des objectifs militaires. En ce sens, nous pouvons dire que le visage est, dans tous les cas, défiguré, et que c’est là une des conséquences philosophiques et visuelles de la guerre elle-même. (...) Nous devons nous demander si l’invasion de l’Afghanistan a bien eu lieu au nom du féminisme et dans quelle forme de féminisme elle s’est trouvée tardivement drapée », écrit Judith Butler. (1) 

© Shamsia Hassani,  Graffeuse afghane, vit à Kaboul © Shamsia Hassani, Graffeuse afghane, vit à Kaboul

En novembre 2001, après l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis et leurs alliés, George W. Bush a déclaré : « Le drapeau américain flotte de nouveau au-dessus de notre ambassade à Kaboul (…). Aujourd’hui, les femmes sont libres(…). Les mères et les filles d’Afghanistan étaient captives dans leurs propres maisons, interdites de travail ou d’études. »  Le 15 août 2021, les talibans s’emparent de Kaboul et reprennent le pouvoir en Afghanistan. Les djihadistes rassurent d’emblée : « Les femmes ont été les principales victimes de plus de 40 ans de crise en Afghanistan. L'émirat islamique d'Afghanistan ne veut plus que les femmes soient des victimes. Il est prêt à leur offrir un environnement pour travailler et étudier, et une place dans différentes structures en conformité avec la loi islamique et nos valeurs culturelles ».

Le visage moderne des fondamentalistes islamistes qui cherchent une légitimité internationale, peine à convaincre. Les femmes afghanes ne croient pas un traître mot de leur discours modéré. L’art de se servir des femmes est une vieille astuce de guerre que les Américains et les mollahs pratiquent sans vergogne.

La libération des femmes est un alibi rabâché par les Américains pour justifier une « guerre contre le terrorisme » qui a saccagé l’Afghanistan -parmi les pays les plus pauvres au monde-, tué des dizaines de milliers de civil.e.s, donné le pouvoir à une classe politique corrompue et partenaire des seigneurs de la guerre, renforcé et légitimé les extrémistes religieux. L’intervention américaine a profité aux femmes qui vivent à Kaboul et dans les grandes villes. Elles sont éduquées, professionnelles : journalistes, juges, médecins, artistes, fonctionnaires et autres. Elles ont transformé leurs communautés, leurs villes. Les femmes rurales vivent près des zones de conflit, sont soumises à un ordre traditionnel tribal et n’ont accès à rien. 70% des femmes afghanes sont analphabètes.

Les États-Unis prétendent avoir réussi leur mission d’éducation du peuple afghan. Azmat Khan, journaliste d’investigation américaine, a enquêté sur les écoles en Afghanistan :  Ghost Students, Ghost Teachers, Ghost Schools (Des étudiants fantômes, des enseignants fantômes, des écoles fantômes). 

© Azmat Khan enquête sur les écoles fantômes d'Afghanistan © Azmat Khan enquête sur les écoles fantômes d'Afghanistan

« J'ai passé beaucoup de temps à enquêter sur les écoles financées par les États-Unis en Afghanistan. Une action qu’on voudrait considérer comme le succès intouchable de la guerre et qui prétend que les États-Unis au cours de ces 20 années, ont radicalement transformé l'éducation des enfants afghans, et en particulier des filles. J'ai longuement examiné les écoles financées par les États-Unis, et j’ai choisi 50 écoles dans 7 provinces qui sont des zones de guerre, et je suis allée en Afghanistan, les voir. 10% de ces écoles n'ont jamais été construites ou n'existent plus. Une grande majorité d'entre elles tombent en ruine. Par exemple, il y avait une école qui manquait. Il s'avère qu'elle a été construite dans le village d'un célèbre chef de la police afghane allié des États-Unis, Abdul Raziq, connu pour de nombreuses violations des droits humains. Et le chef local de l'éducation a dit : Oui, nous l'avons construite ici, mais il n'y a eu aucun enfant dans ce village pendant trois ans, donc aucun élève n'a fréquenté l’école qui n'a jamais ouvert.

Dans un autre cas, l'école où je suis arrivée était vide, la construction était incomplète, jamais finie, et tous les enfants étaient de l'autre côté de la rue dans une mosquée recevant une éducation religieuse, et non le programme inscrit dans les livres. J'ai essayé de savoir ce qui s'était passé, il s'est avéré que le contrat de la construction de l'école est allé au frère du gouverneur du district, qui a détourné l'argent, et l’école n'a jamais été terminée. (…) Ainsi, même une chose aussi noble et digne d'efforts que l'éducation s'est embourbée dans ce genre de corruption et de marchandage. Et si nous devions comprendre pourquoi, je pense que les objectifs de lutte contre le terrorisme ont été intégrés dans chaque aspect du projet américain en Afghanistan. » (2)

 

Azmat Khan, entrevue par Amy Goodman de Democracy Now ! © Democracy Now!

Les guerres sont tissées de mythes et de mensonges mais la démocratie, les libertés, les droits des femmes ne peuvent naître que d’un peuple souverain, dans un pays indépendant. Des décennies d’occupation, d’impérialisme américain, de fanatisme religieux, de guerre civile, ont posé des mines sous chaque parcelle de la terre d’Afghanistan; des mines qui explosent dans les mains des Afghan.e.s progressistes, démocrates qui veulent bâtir une nation libre, sécuritaire.

Joe Biden dit que les États-Unis ne sont pas allés en Afghanistan pour bâtir une nation « nation-building », ni pour libérer les femmes, -projet défendu par Bush- mais pour protéger sa patrie des attaques terroristes. Les objectifs de l’invasion, annoncés en 2001 : capturer Ben Laden, détruire Al-Qaida, renverser le régime des talibans. Des objectifs englobés dans un discours qui prônait une mission civilisatrice : Le « nation-building » et la libération des femmes. Le président Biden a mis en pratique l’accord signé entre Donald Trump et les talibans, sans la présence du gouvernement afghan, à Doha, au Qatar, le 29 février 2020 : les Américains et les talibans se sont engagés à ne pas s’attaquer mutuellement. Un bon deal entre mercenaires. Après eux, le déluge.

Biden dont le cynisme grandit de jour en jour, rejette toute responsabilité envers le peuple afghan et accuse sans ciller l'armée afghane de ne pas combattre pour son propre peuple. C’est à se demander si Joe Biden recommence à avoir des petites absences, comme lorsqu’il a appelé Donald Trump, George. Les États-Unis ne reconnaissent pas les conséquences historiques, tragiques de leur déstabilisation de l'Afghanistan pendant les années 80 et leur soutien aux moudjahidines. Ils oublient leur part de brutalité dans la violence qui frappe le monde. Les invasions, les injustices de l'Amérique arrogante engendrent des générations d’ennemis. L’armée afghane que Bush et les autres ont mis sur pied, est largement composée de simples soldats dont la plupart sont analphabètes. Après une courte formation, et des manuels qu’ils ne savaient pas lire, ils étaient envoyés au front. Souvent, ils ne recevaient pas leurs salaires, ou les commandants volaient leurs denrées alimentaires pour les revendre sur le marché. Plus d'un soldat sur cinq a été tué. La police nationale et l’armée afghane : plus de 66000 morts. Les militaires américains : 2448 morts. Les civil.e.s afghan.e.s : plus de 47245 mort.e.s. Sous l'administration Obama, l'Afghanistan était devenu le pays le plus bombardé de drones au monde. En 2019, Trump a battu le record en envoyant  7423 bombes sur la population afghane. L’Afghanistan était le terrain d'essai des armes nouvelles des Américains. En 2017, ils ont largué leur plus puissante bombe non nucléaire, jamais utilisée, « la mère de toutes les bombes » : MOAB.  

Pendant plusieurs années, l’Afghanistan ne faisait pas les manchettes; il était le pays de la guerre oubliée -The Forgotten War-, 20 années de guerre non gagnable, sans stratégie. Une guerre menée dans la méconnaissance totale d’une société multiethnique complexe et d’un pays enclavé, sans littoral, montagneux, désertique. Un pays au carrefour du Moyen-Orient et de l'Asie centrale; une terre de convoitise de tous les conquérants.

« Nous étions dépourvus d'une compréhension fondamentale de l'Afghanistan. Nous ne savions pas ce que nous faisions. », a admis « le tsar de la guerre » Douglas Lute, le lieutenant-général sous les présidents Bush et Obama. « Je n’ai aucune vision claire de qui sont les méchants » (I have no visibility into who the bad guys are), a écrit dans une note de service, Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense de George W. Bush. 

Lire: Afghanistan Papers sur la vérité de la guerre menée par les États-Unis.

En 2003, deux années après l’invasion, les États-Unis se sont désintéressés de l’Afghanistan, ils sont allés détruire un autre pays, l’Irak, au nom de la démocratie, cette fois-ci. Les États-Unis nient leur grande part de responsabilité dans la déstabilisation, la destruction de cette région du monde. 

Malalai Joya, la célèbre députée féministe afghane -de 2005 à 2007-, expulsée du parlement pour son franc-parler, n’a cessé d’alerter : « Il ne peut y avoir de démocratie réelle dans un pays sous les fusils des seigneurs de la guerre, de la mafia de la drogue et de l’occupation. Hamid Karzaï et les Occidentaux sont les complices de ces criminels. L’Amérique et ses alliés criminalisent notre pays blessé, en font une terre où sévissent les guerres tribales et où le pouvoir appartient aux propriétaires de champs de pavots. Les warlords, les druglords, les ONGlords : la sainte trinité de la corruption. Il n'y a qu'une seule solution aux maux de l’Afghanistan, mettre en avant les forces démocratiques et non les seigneurs de la guerre. La vie d’une femme en Afghanistan ne pèse pas plus lourd que la vie d'un oiseau. La seule façon de faire avancer la démocratie dans notre pays, serait de protéger et soutenir les intellectuels et les partis démocratiques existants. Il y a ici des partis politiques, des activistes politiques, des travailleurs sociaux. Pourquoi aucun dirigeant occidental ne veut reconnaître l’existence même d’une force progressiste en Afghanistan qui pourrait émerger et jouer un véritable rôle ? » 

 

Malalai Joya, l'ex-députée afghane en visite au Canada en 2009 © Defense Committee for Malalai Joya

Cette guerre devait finir. Elle finit à l’endroit où elle a commencé ; ceci n’est pas très étonnant mais extrêmement révoltant. Encore une fois, le peuple afghan est jeté aux enfers. Des milliers de personnes essaient désespérément de monter dans un avion pour fuir le régime sanguinaire des talibans. Des morts, des blessés dans le chaos à l’aéroport de Kaboul. Un Afghan accroché à un avion militaire américain, entre ciel et terre, tombe mort. Cette image est aussi horrifique que celle du World Trade Center, « The Falling Man », un Américain, dans les airs, en chute libre, en train de mourir. Les deux images ne se vengent pas l’une l’autre, elles sont victimes de la même horreur, elles proclament leur vulnérabilité, leur humanité commune, notre responsabilité. « Le visage est l’autre qui me demande de ne pas le laisser mourir seul, comme si le laisser serait devenir complice de sa mort. (…) Dans l’éthique, le droit d’exister de l’autre a une prédominance sur le mien, une prédominance que résume le commandement : ‘‘Tu ne tueras point’’, tu ne mettras pas la vie de l’autre en danger », écrit Lévinas.

Les États-Unis ont perdu la bataille; ils ont battu en retraite, laissant derrière eux souffrance, frayeur et incertitude. Joe Biden n’a même pas fait une stratégie de sortie de guerre pour protéger les plus vulnérables, les femmes qui sont en danger de soumission, de mort. Les talibans commencent déjà à faire du porte-à-porte, à établir des listes des personnes à abattre. Est-ce possible que la plus puissante armée du monde ne peut pas évacuer quelques milliers de gens ?  

La réponse : les femmes afghanes, les Afghans ont besoin de la solidarité des peuples; les mouvements sociaux à travers le monde ont prouvé leur force de frappe politique. Aujourd’hui qui dit femmes afghanes dit solidarité des peuples du monde.

L’appel de Malalai Joya qui a choisi de vivre et résister en Afghanistan: « Mon peuple, peuple sans voix et souffrant d'Afghanistan. Je demande la solidarité des peuples du monde épris de justice. Nous demandons la solidarité des mouvement anti-guerre, des mouvements laïcs, épris de paix et de justice, les mouvements féministes. Ne laissez pas tomber le peuple afghan. Ne leur permettez pas de faire oublier à nouveau l'Afghanistan. Ces terroristes qui les ont mis au pouvoir et cette guerre qu’ils font subir au destin du peuple afghan ». (3)

En Afghanistan, on a ce proverbe que j'aime beaucoup: La vérité c’est comme le soleil, quand il se lève personne ne peut l’écarter ni le cacher. En Afghanistan, on a ce proverbe que j'aime beaucoup: La vérité c’est comme le soleil, quand il se lève personne ne peut l’écarter ni le cacher.

Chanson afghane : Rose without thorns par Veronica Doubleday © Veronica Doubleday - Topic

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(1)- Vie précaire. Les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001, Judith Butler, traduit par Jérôme Rosanvallon et Jérôme Vidal, Éditions Amsterdam, 2005

(2) - Extrait traduit par moi, Entrevue par Amy Goodman dans Democracy Now!, 17 août 2021

(3) - Extrait traduit par moi, Entrevue par Amy Goodman dans Democracy Now!, 15 juillet 2021

-  US Troops Charged with Corruption in Iraq and Afghanistan

- MALALAI JOYA : une Afghane contre les seigneurs de guerre 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

  

 

 

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