Les yeux des mots de la Tunisie résistante

  

Les yeux des mots - Cheikh Imam عيون الكلام - شيخ إمام © A Amri

Le 9 octobre 2015, le monde entier répandait la nouvelle: Le prix Nobel de la paix attribué à la Tunisie. Une phrase où le nom de la Tunisie cohabite avec le mot paix. Après les images sanglantes du Bardo, de Sousse et toutes les autres horreurs. Cette nouvelle est heureuse parce qu’elle met une lumière douce, prometteuse, espérante sur une Tunisie fatiguée de panser ses plaies. 

Le 9 octobre 1934, mourait le plus grand poète tunisien, Abou el Kacem Chebbi. Son poème « La volonté de vivre » a inspiré le cri de ralliement « Le peuple veut renverser le régime ». Les Tunisiens qui ont bravé les balles, le hurlaient de toute la puissance de leur espoir, de leur courage. Le prix Nobel rappelle à la mémoire le peuple qui a fait la révolution: TOUS LES JEUNES, toutes les femmes, tous les hommes, qui ont ouvert les chemins de la liberté, de l’égalité, de la démocratie. Ce prix leur revient de plein droit. Il revient à la Tunisie résistante, sans trêve sur le pied de guerre pour parer aux dérives qui menacent et confisquent les promesses de la révolution. 

La Tunisie résistante reçoit la consécration mais demande, comme Jean Ferrat à Christine Sèvres :

Attends encore, attends

J'ai pas fini mon rêve

J'efface mille avions

Une guerre, un empire

Le prix Nobel de la paix permet de voir au grand jour les politiques du gouvernement tunisien. Sa responsabilité de bâtir une Cité nouvelle où tous les citoyens sont libres et égaux.

Le président Béji Caïd Essebsi malmène la transition démocratique et compromet l’instauration d’un État de droit. Il déclarait: « Nous savons que quatorze siècles nous séparent des islamistes. Ils rêvent d’imposer un retour au VIIe siècle, nous voulons le XXIe. Auprès des 1,2 million de femmes qui ont voté pour moi, je me suis engagé à faire entrer mon pays dans le XXIe siècle, irrévocablement.»

Aujourd’hui, le président rebrousse chemin, s’allie avec les islamistes et apporte de l’eau à leur moulin liberticide.

- Mehrezia Labidi, la célèbre députée du parti Ennahdha, préside la Commission spéciale chargée des affaires de la femmeElle était la vice -présidente de l’Assemblée constituante et prônait « la complémentarité avec l’homme » au lieu de l’égalité. Le million de femmes qui ont élu Béji Caïd Essebsi, scandaient en 2014 : « La femme tunisienne n’est pas Mehrezia ».

- Refus d’abroger l’article 230 du Code pénal qui criminalise l’homosexualité : « Cela n’a pas lieu d’être, et cela n’aura définitivement jamais lieu ». 

- Adoption d'une loi antiterroriste qui met en péril les libertés individuelles et collectives et prescrit la peine de mort alors que la Tunisie observe un moratoire de fait sur les exécutions depuis 1991.

« La réconciliation économique et financière »: un projet de loi initié par le président et béni par le leader islamiste, pour amnistier les fonctionnaires  et les hommes d'affaires accusés de malversation et de corruption sous la dictature, contre « paiement du montant du gain public spolié en plus de 5% par année depuis la date de la spoliation. »

Une loi qui s’immisce dans le travail de la justice, pour acquitter les nantis corrompus pendant que les pauvres sont de plus en plus pauvres et la classe moyenne chemine vers la pauvreté. Un président prompt à balayer d’un revers de la main la cause de la révolution: la spoliation et les inégalités d’accès aux droits.

« ah ! combien je le voudrais, camarade ! Incliner vers tes mains, tes livres, les branches de tous les arbres à fruits. Faire crouler les murs, abattre devant toi les barrières sur lesquelles l’accaparement jaloux vient écrire : Défense d’entrer. Propriété privée. Obtenir enfin que te revienne l’intégrale récompense de ton labeur. (…) Oui, permettre enfin que t’atteignent toutes les caresses de l’air, les rayons du soleil et toutes les invitations au bonheur. »

Ah ! combien je voudrais dire ces mots d’André Gide à la Tunisie résistante ! Mais une lutte longue et laborieuse attend cette société civile qui jour après jour, débusque et fait front aux dangers qui guettent de toutes parts. Elle a mené bataille jusqu’à garantir la liberté de conscience et empêcher l’inscription de la charia dans la nouvelle constitution. Les milliers de manifestants dans la rue et le bras de fer engagé avec les islamistes, ont fait supprimer le projet d’article 28 qui préconisait la complémentarité à la place de l’égalité entre les sexes : «  L’Etat assure la protection des droits de la femme, de ses acquis, sous le principe de complémentarité avec l'homme au sein de la famille et en tant qu'associée de l'homme dans le développement de la patrie. » 

La société civile est le seul contre-pouvoir souverain, agissant et tenace en Tunisie. L’arène où la démocratie s’apprend sur le tas, où s’instruit la conscience sociale et se construit la citoyenneté. Une société civile diverse, agitée par des courants opposés qui se battent à coups de paroles assassines, s’affrontent arguments contre arguments, et concluent des ententes à l’arraché.

Ils combattent avec les mots dans un pays où l’économie est sinistrée et la menace terroriste permanente. Des milliers de jeunes tunisiens enrôlés pour le djihad et des frontières poreuses avec une Libye fragmentée ; proie des milices extrémistes et de Daech.  

La parole combative, révoltée, le dialogue si difficile soit-il, la conciliation sont les moyens de lutte de la société civile tunisienne et son lieu de résistance: pour favoriser la paix et maintenir vivant l’espoir d’une démocratie. Les mots indociles ou tendres, si longtemps refoulés, pour passer au travers des abîmes.  

« Quand le soleil se noie dans une mer de brume,

Quand une vague de nuit déferle sur le monde,

Quand la vue s'est éteinte dans les yeux et les cœurs,

Quand ton chemin se perd comme dans un labyrinthe,

Toi qui erres et qui cherches et qui comprends,

Tu n'as plus d'autre guide que les yeux des mots. »

Poème d’Ahmed Fouad Najm chanté par Cheikh Imam

 

 

 

 

 

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