Le Visage d’Amina

Regarder le visage d’Amina après 65 jours de détention arbitraire par les geôliers islamistes, c’est entrer d’emblée dans l’Éthique et infini de Lévinas. « Le visage est ce qu'on ne peut tuer, ou du moins dont le sens consiste à dire :"tu ne tueras point”. »

Regarder le visage d’Amina après 65 jours de détention arbitraire par les geôliers islamistes, c’est entrer d’emblée dans l’Éthique et infini de Lévinas. « Le visage est ce qu'on ne peut tuer, ou du moins dont le sens consiste à dire :"tu ne tueras point”. »


 

Le verdict du procès de la Femen tunisienne est reporté -encore une fois- au 29 juillet. Amina est accusée de profanation de sépulture et atteinte aux bonnes moeurs. Elle a tagué le mot Femen sur un muret d’un cimetière à Kairouan, la cité sainte de la Tunisie dont elle est originaire, pour contester le grand rassemblement salafiste de Ansar al Charia. «Tout le monde sait, selon le père d’Amina, que le soir, des jeunes gens s’assoient sur ce muret, boivent, fument…» Des djihadistes ont profané, brûlé impunément les mausolées de Sidi Bou Said, de Saida Manoubia, de Sidi Yacoub et j’en passe… Le gouvernement les laisse mener leur guerre contre les lieux de “l’islam maraboutique”. 

Amina est également accusée d’outrage et de diffamation de fonctionnaire. Elle a dénoncé la torture infligée à des détenues; elle voulait en témoigner. Son avocate en a informé le procureur de la République. Les gardiens ont brisé un bâton sur le dos de Rabiâa, une incarcérée pour toxicomanie, enceinte de 5 mois. Une autre prisonnière, une Lybienne a été passée à tabac. Amina est intervenue pour défendre Rabiâa, qui se faisait encore brutaliser. Mais le procureur de la République avait déjà ouvert son enquête judiciaire contre Amina, cinq jours avant son altercation avec les gardiennes. Le visage solaire, la tête nue, refusant le sefsari, le voile blanc traditionnel dont on drape de coutume les justiciables, Amina demande au juge de punir les tortionnaires de ses codétenues.

 «Le visage parle. Il parle, en ceci que c'est lui qui rend possible et commence tout discours (…)"Le "Tu ne tueras point" est la première parole du visage. Or c'est un ordre. (…) le visage d'autrui est dénué ; c'est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, (…), je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l'appel (...).»

Amina, celle qui a exposé ses seins nubiles dans les yeux vertueux des Tunisiens confirme son regard, étend sa lutte et porte au loin le débat. Jusqu’à l’éthique et l’altérité. La provocatrice sans lendemain de 19 ans est désormais une prisonnière politique menant obstinément son combat au cœur de la justice et de la liberté dans un gouvernement immoral qui s’acharne à la culpabiliser. La jeunesse, le courage inouï, la lucidité d’Amina bousculent et rouvrent les chemins des promesses de la révolution. Des promesses qui se sont fourvoyées dans les chemins d’une foi obscure sur le bas-côté de la vie. L’apparition du visage  d’Amina bravant le risque, aimant la vie, projette encore l’avenir de la Tunisie dans l’espoir.

«Dans l'accès au visage, il y a certainement aussi un accès à l'idée de Dieu.»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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