Le meurtrier de George Floyd est reconnu coupable dans un système policier inchangé

Un verdict tristement historique. La première puissance du monde a pris du temps pour qu’enfin un policier blanc soit condamné pour l’assassinat d’un Américain noir. Le 20 avril 2021, Derek Chauvin a été reconnu trois fois coupable par le tribunal de Minneapolis : meurtre au deuxième degré, meurtre au troisième degré et homicide involontaire.

Black Lives Matter Black Lives Matter

Le 25 mai 2020, George Floyd (46 ans) est mort, étouffé sous le genou de Derek Chauvin. Suite au verdict, la famille Floyd pleure de joie. « My Daddy changed the world. », a dit Gianna, 6 ans, la fille de George Floyd. « Je suis tellement ému car dans l’histoire aucune famille noire n’est jamais arrivée aussi loin », a dit Rodney, le frère de George Floyd. Dehors, la foule est en liesse. Depuis son assassinat, jour après jour, les activistes de Black Lives Matter clamaient son nom : Say His Name. George Floyd.  « Nous célébrons aujourd’hui mais nous ne sommes pas dupes. Nous continuons de nous battre pour éradiquer le système. » 

Le policier blanc est déclaré coupable mais le système policier ségrégationniste reste en place. L’histoire de la création de la police américaine est raciste et meurtrière. Les forces de l’ordre américaines sont nées des Slave Patrols, les patrouilles d'esclaves établies au 18ème siècle, et des lois Jim Crow de la fin du 19ème au milieu du 20ème siècle. Les slave patrols étaient des milices composées d’hommes blancs, financées par les gouvernements. À cheval, munis de fusils, de cordes et de fouets, ils patrouillaient, disciplinaient les esclaves pour empêcher les tentatives de fuite et d’insurrection contre la communauté blanche.

Frederick Douglass (1818-1895), esclave devenu abolitionniste, écrivait dans son autobiographie : « A chaque porte par laquelle nous devions passer nous vîmes un gardien; à chaque traversier un garde, sur chaque pont une sentinelle et dans tous les bois une patrouille. Nous étions cernés de tous côtés. » 

Slave Patrols: la 1ère police américaine Slave Patrols: la 1ère police américaine

Selon Joe Biden : « La vaste majorité des policiers sont bons, honorables (…) mais il y a quelques mauvaises pommes. » Il ne s’agit pas de greffer quelques réformes pour contrôler les plus violents. The bad and good apple viennent du même arbre. Un système fondé sur la suprématie blanche dont l’héritage se perpétue insidieusement. L’acharnement meurtrier sur les citoyen.nes noir.es est l’inscription dans cette filiation. Les sentiments et les gestes remontent depuis le fond obscur du passé. « Nos gestes sont plus vieux que nous. », dit Georges Didi-Huberman.

Defund The Police (Définancez la police) est le cri de ralliement de Black Lives Matter. Le mouvement demande la réduction des budgets de la police pour investir l’argent dans les services sociaux, le logement, l'éducation, l'emploi, l’itinérance, la santé mentale, la médiation communautaire, la prévention de la violence. Bâtir des infrastructures pour garantir des communautés actives et sécuritaires. Créer des alternatives de sûreté collective qui ne reposent pas sur la police. Investir pendant les années à venir, dans un nouveau modèle de sécurité publique.

Définancez la police. Black Lives Matter Définancez la police. Black Lives Matter

La condamnation de Derek Chauvin ne prouve pas que le système policier et judiciaire est équitable. La police continue de tuer les Américain.es noir.es. Ma’Khia Bryant, 16 ans : tuée quelques minutes avant le verdict. Andrew Brown, 40 ans : tué le lendemain du verdict. Tués après le meurtre de George Floyd : Adam Toledo, 13 ans, Daunte Wright, 20ans, Dolal Idd, 23 ans, Rayshard Brooks, 27 ans, Jacob Blake, 29 ans.

Le chef de la police (un Afro-Américain) et plusieurs policiers ont franchi la sacro-sainte thin blue line (la fine ligne bleue) et ont témoigné contre leur collègue Derek Chauvin. Leurs témoignages, apparemment courageux, visent plutôt le sauvetage de l’institution policière qui a tous les yeux de la planète braqués sur elle. Après le meurtre de George Floyd, ces mêmes policiers de Minneapolis ont publié un communiqué de presse statuant : « Un homme est mort après un incident médical pendant une interaction avec la police. Deux policiers sont arrivés et ont localisé le suspect, un homme qui aurait la quarantaine, dans sa voiture. On lui a ordonné de sortir de sa voiture. Après être sorti, il a résisté physiquement aux officiers. Les agents ont pu menotter le suspect et ont noté qu'il semblait souffrir de détresse médicale. Les agents ont appelé une ambulance. Il a été transporté au centre médical du comté de Hennepin par ambulance où il est décédé peu de temps après. »

C’est la vidéo de Darnella Frazier, l'adolescente courageuse de 17 ans, qui a poussé les policiers de Minneapolis à faire volte-face. Jean-Luc Godard déplore qu'on n’ait pas pris d’images des camps de concentration : « On ne veut pas utiliser ma capacité à voir ». La vidéo de George Floyd a déclenché à travers le monde, d’énormes manifestations contre les brutalités policières, le racisme systémique à l'égard des Noir.es et les minorités racisées.

Les images de l'assassinat de George Floyd seront parmi les images les plus décisives du 21ème siècle. Selon André Bazin, le cinéma enregistre le réel pour faire émerger la vérité. Le film, d’une durée de 9 minutes et 29 secondes, enregistré par Darnella Frazier, avec un téléphone portable, le 25 mai 2020, à Minneapolis, compterait alors parmi les plus importants films de notre époque.

Darnella Frazier a filmé l’assassinat de George Floyd Darnella Frazier a filmé l’assassinat de George Floyd

Philonise Floyd a comparé son frère George Floyd à Emmett Till, un jeune noir de 14 ans atrocement lynché en 1955. Lors de ses funérailles, sa mère a gardé le cercueil ouvert : « Let the people see what I’ve seen ». (Laissez les gens voir ce que j’ai vu ). Des dizaines de milliers de personnes sont venues voir l’adolescent défiguré. Les photos du corps mutilé ont circulé dans tout le pays. Emmett Till était devenu un symbole du mouvement des droits civiques aux États-Unis.

En 1962, Bob Dylan a chanté The Death of Emmett Till 

And then to stop the United States of yelling for a trial
Two brothers they confessed that they had killed poor Emmett Till
But on the jury there were men who helped the brothers commit this awful crime
And so this trial was a mockery, but nobody seemed to mind

( La mort d'Emmett Till

Alors pour empêcher les États-Unis de réclamer un procès
Deux frères confessèrent qu'ils avaient tué le pauvre Emmett Till
Mais le jury comptait des hommes qui avaient aidé les frères à commettre ce crime affreux
Et donc ce procès fut une farce, mais personne ne sembla s'en préoccuper)

La mère regarde le corps lynché de son fils Emmett Till La mère regarde le corps lynché de son fils Emmett Till

Les images de Darnella Frazier, l’immense mouvement Black Lives Matter, la condamnation du policier blanc Derek Chauvin pour le meurtre de George Floyd ont allumé une étincelle d’espoir dans le long chemin vers la justice parce que « Il n’existe pas un seul instant qui ne porte en lui sa chance révolutionnaire. », a écrit Walter Benjamin.

 

Gianna, la fille de George Floyd Gianna, la fille de George Floyd
 

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https://www.americanbar.org/groups/crsj/publications/human_rights_magazine_home/civil-rights-reimagining-policing/how-you-start-is-how-you-finish/ 

 

 

 

 

 

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