Les lucioles des Ateliers sauvages d'Alger

Le temps brusque et les images-trace de la première exposition des Ateliers sauvages rappellent le titre du livre de Georges Didi-Huberman : « L’image survivante. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg ».

Dans un immeuble au cœur d’Alger, des artistes ont investi un grand espace naufragé, jonché de plâtras et de décombres. Un lieu qui évoque les vestiges d’une bataille, les empreintes d’une guerre. Les œuvres créées avec/dans ces débris se regardent comme une réminiscence des années noires de l’Algérie. Comme l’ouverture inexorable des blessures pendant le questionnement intime des images. Comme la survivance des plaies dans les formes.

« En un sens, il n’y a pas d’image sans le geste de son ouverture. Parce que ouvrir équivaut alors à dévoiler. C’est l’acte d’écarter ce qui, jusque-là empêcher de voir- » (1)

Les artistes des Ateliers sauvages ont creusé le champ de ruines et déterré ses images fantômes. Le spectre de la guerre déployé en dessins, en peintures, en sculptures, sur les murs, au sol, en l’air. Une dépouille exhumée et éclatée sur toutes les formes.

La guerre de l’art déclarée aux donneurs de la mort. 

La ronde de Fella Tamzali Tahari La ronde de Fella Tamzali Tahari

La ronde de Fella Tamzali Tahari: une grande fresque troublante, peinte sur des morceaux de bois collés au mur: une tête de taureau coupée, du sang qui coule, des enfants habillés en blanc jouent. C’est le jour de l’Aïd où l’on fête le sacrifice. L’inconnu d’Adel Bentounsi : une tombe faite de gravats et un miroir qui la démultiplie à l’infini, elle est ornée d’une parure dorée comme pour résonner avec « la fête » de La ronde. Izar (drap) de Maya Bencheikh El Feggoun : des mains et des pieds en argile, grandeur nature, mutilés, difformes, sortis des murs, des corps ou ce qu’il en reste, sont couverts de draps. Une tache rouge ou le sang d'une nuit de noces. La parade des oiseaux de Mehdi Bardi : les oiseaux pèlerins de Attar, pleins les murs, coincés derrière de longs labyrinthes en bois. Ils marchent à la recherche de Simurgh, l’oiseau fabuleux. Résistance de Mounir Gouri : des murs noirs, comme après un incendie, des raies de lumière dans des briques suspendues constellent un amas de pierres où est enfoui un écran de télévision sur lequel est inscrit en arabe : Résistance.

La parade des oiseaux de Mehdi Bardi La parade des oiseaux de Mehdi Bardi

L’exposition a duré 24 heures. Un jour de vie, un seul pour ces œuvres surgies des spectres; les artistes les ont démolies, brulées le lendemain.

« C’est en soufflant l’espace que, dans son œuvre, Parmiggiani met le lieu en mouvement. » () « Le premier atelier ? C’est donc un ‘‘ lieu de subversion’’. » (2) 

La brièveté abrupte de la vie des premières œuvres des Ateliers sauvages ressemble aux vies abrégées par les guerres. La démolition brutale de l’exposition imite le geste fatal d’un massacre. Elle reproduit la performance d’une attaque armée, d’une bombe. Une explo-sition qui rejoue l’acte de la mort et la tragédie de la perte. Mais ces tableaux qui répètent le meurtre sur les murs, au sol, et cette mise à feu qui répète la destruction sont un trompe-l’œil, une copie subversive parce que l’art n’est pas une reproduction imitative de la réalité ou une redondance des faits.   « Soutirer à la répétition quelque chose de nouveau, lui soutirer la différence, tel est le rôle de l'imagination ou de l'esprit qui contemple dans ses états multiples et morcelés .» (3)     

Adel Bentousi © Les Ateliers sauvages Adel Bentousi © Les Ateliers sauvages

Ces artistes d’Alger et d’Annaba, algériens grandis pendant la décennie noire, se sont emparés de la guerre pour la transformer, la dénoncer, la conjurer dans les formes, la vision et la temporalité de leur imaginaire. Des œuvres-trace puisées dans les ravages de l’histoire de l’Algérie, construites depuis des cendres, comme une continuité d’un carnage aussitôt transgressé, abattu. Les nouvelles images ont ainsi fabriqué leurs propres fantômes, leurs images survivantes pour rompre la lignée du désastre et tracer la route espérante de l’art et de la création.

Une exposition vibrante, tragique, intelligente conçue dans l’urgence de la vie et le désir de l’avenir. Le passé des lieux traqué pour que les Ateliers sauvages renaissent  à leur présent.

« Il faut, pour l’enfance de l’art, ajouter à la cendre le jeu de la dissimulation, le poids du silence et le souffle de l’effroi. Une enfance peut être porteuse de destruction. La destruction peut être l’enfance du possible, l’enfance d’une œuvre. » (4)

Izar de Maya Bencheikh El Feggoun Izar de Maya Bencheikh El Feggoun

Les Ateliers sauvages sont un espace de création d’art contemporain initié et dirigé par l’écrivaine et intellectuelle engagée, Wassyla Tamzali dont l’action politique s’accompagne désormais de l’action esthétique. Elle étend le champ de la résistance à l’art, l’aide et la promotion des artistes algériens. « L’Algérie foisonne de talents, d’hommes et de femmes qui portent des œuvres, des visions d’avenir.  Elles ne demandent qu’à éclore, qu’à s’exprimer. Le discours politique est limité et prouve tristement ses limites tous les jours.  Je veux œuvrer et analyser le monde aux côtés de ceux qui saisissent la pensée et l’ouvrent par les moyens de l’art, de la création, de la beauté. ‘‘Avec les armes de la poésie’’, comme dit Pasolini. L’histoire de l’art est aussi une histoire politique. »  Wassyla Tamzali découvre et accompagne les lucioles de son pays ; des lumières minuscules, fragiles dans la longue nuit obscure de ce monde embrasé et abattu par les barbaries. Où des voix indélicates, pêle-mêle, couvrent d’accusations des peuples, des cultures entières. Prendre soin des lucioles pour semer les lueurs d’espérance : un nécessaire pari sur l’avenir.

S’arrêter devant l’œuvre au noir de Mounir Gouri et voir des faisceaux de lumière sortir des pierres ; on est saisi soudain par l’espoir retrouvé. Nous disons avec Georges Didi-Huberman : les lucioles n’ont pas disparu.

Résistance de Mounir Gouri Résistance de Mounir Gouri

« Bien que rasant le sol, bien qu’émettant une lumière très faible, bien que se déplaçant  lentement, les lucioles ne dessinent-elles pas, rigoureusement parlant, une telle constellation ?  Affirmer cela sur le minuscule exemple des lucioles, c’est affirmer que dans notre façon d’imaginer gît fondamentalement une condition pour notre façon de faire de la politique. L’imagination est politique, voilà ce dont il faut prendre la mesure. » (5)

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1. Georges Didi-Huberman, L’image ouverte, Gallimard, 2007.

2. Georges Didi-Huberman, Génie du non-lieu. Air, poussière, empreinte, hantise, Éditions de Minuit, 2001.

3. Gilles Deleuze, Différence et répétition, PUF, 1968.

4. Id., (2).

5. Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Éditions de Minuit, 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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