Mon discours pour l'inauguration du Jardin de l’Hôtel Lamoignon - Mark Ashton

La convergence des luttes incarnée par Mark Ashton et ses camarades du Lesbian and Gays Support the Miners force le respect : une convergence historique de deux mouvements sociaux, politiques et culturels subissant des oppressions institutionnelles conjuguées à une forte dose de mépris de classe et de genre.

« Irlandais, étudiant en restauration, squatter, drag queen, communiste, employé d’hôtel, lecteur, bénévole au standard téléphonique, écrivain, agitateur, coiffeur scandaleux, organisateur, activiste des droits des homosexuels, ami formidable et être humain très chaleureux et humain. » Chris Birch, ami fidèle de Mark Ashton, avait aussi ces mots pour le décrire. 

En 26 ans de vie Mark Ashton a réussi à être tout cela. 26 ans et quelle trace laissée dans l’histoire du militantisme pour les droits des personnes LGBT+ et pour la défense de la justice sociale ! J’y reviendrai.

 Né le 19 mai 1960 à Oldham en Grande-Bretagne, Mark Ashton est en effet mort 26 ans plus tard, le 11 février 1987 au Guy's Hospital de Londres. Mort officiellement d'une pneumocystose. C’est en fait le fléau du sida - la peste ou le cancer gay ainsi que certains le qualifiait au début des années 80 - qui, ce 11 février 1987, arrache Mark Ashton à la vie. Il sera l’un des premiers à décéder de ses suites.

 Une vie qui s'abrège trop vite...

 Mais Mark Ashton fut une telle « figure » que, depuis 2007, des récoltes de fonds pour les personnes vivant avec le VIH sont organisées en Grande Bretagne en son nom, auprès de l’organisation de sensibilisation et de lutte contre l’épidémie du VIH/sida : le Terrence Higgins Trust.

 C'est aussi pour cette raison que la Ville de Paris, après un vœu exprimé par la mairie du 4ème arrondissement -et je veux encore vous en remercier, cher.e.s Ariel Weil et Evelyne Zarka, votre première adjointe- que nous avons choisi cette date symbolique du 1er décembre, journée mondiale de lutte contre le sida, pour honorer sa mémoire.

 Chaque année, plus de 1.000 Parisien.ne.s découvrent leur séropositivité. Chaque 1er décembre, nous renouvelons notre engagement de faire de Paris « la ville de l'amour sans sida », c'est-à-dire d'atteindre zéro nouvelle contamination par le VIH à partir de 2030.

 Cette politique municipale de prévention et de lutte contre le sida constitue une priorité pour la Maire de Paris, Anne Hidalgo, et toute son équipe.

 Les solutions efficaces pour se protéger et arrêter l’épidémie se sont diversifiées. Cette année, la Mairie de Paris et l’association Vers Paris sans sida lancent la campagne « Le test est dans le sac !» du 26 novembre au 2 décembre : près de 70 événements de sensibilisation et de dépistage sont organisés dans toute la ville avec 12 000 sacs distribués, contenant 6 000 autotests, 15 000 préservatifs masculins, 8 000 préservatifs féminins. Je précise que 20 000 autotests ont ainsi été distribués dans la capitale depuis juillet 2017, soit le double du nombre vendu dans les pharmacies parisiennes.

 Et Eve Plenel, vous êtes aussi revenue sur d'autres actions, je citerai notamment :

  • bientôt le test en laboratoires d’analyses médicales, gratuit et sans prescription préalable ;
  • deux centres associatifs dédiés à la santé sexuelle des personnes LGBT, le 190 (11e) et le Checkpoint (4e), qui ont développé des permanences supplémentaires de dépistage, une offre d’autotests sur place, avec un dispositif baptisé « Lunch test » donnant la possibilité de faire un test rapide et gratuit du VIH, entre 12h et 14h.

C’est aussi dans votre arrondissement, cher Ariel Weil, encore aux côtés d’Evelyne Zarka et de Christophe Girard, ancien maire du 4ème arrondissement, que vous rendiez, il y a peu, un hommage fort à Arnaud Marty-Lavauzelle, psychiatre et grand militant, infatigable, de la lutte contre le VIH/sida.

Pour revenir à Mark Ashton et mieux comprendre ce qu'il a accompli, il faut se replonger dans l’ambiance politique du Royaume Uni de la fin des années 70.

Là où déjà le parti des conservateurs avait amorcé la stratégie politique de déstabilisation du Syndicat national des mineurs.

Margaret Thatcher n’a plus qu’à glisser dans l’ornière pour entamer sa politique active d’austérité visant la fermeture de 20 mines de charbon. Au total 20 000 emplois seront menacés. Les grèves de 1984-1985 restent uniques dans l’histoire du mouvement ouvrier britannique.

Elles s’illustrent notamment par leur intensité et leur durée. Si d’autres professions s’y associent, ce mouvement de grève s’effectue dans contexte économique et politique défavorable aux mineurs. Le mouvement ouvrier s’en retrouve considérablement  affaibli.

Et il devient parfois plus important de trouver de l’argent et de la nourriture que de tenir les piquets de grève. C’est alors que l’histoire du LGSM débute, pendant la Gay Pride de 1984, à l’initiative de Mark Ashton et Mike Jackson qui  collectent de l’argent en soutien aux mineurs de façon improvisée au départ.

Suite à quoi Lesbian and Gays Support the Miners sera officiellement créé à Londres, début 1985, pour compter 11 groupes au Royaume-Uni.

Tous reverseront les fonds à des groupes de soutien locaux dans les villages miniers. Le plus connu, présenté dans le formidable film Pride, est celui du groupe LGSM de Londres, avec celui de la communauté minière de la vallée de Dulais au Pays de Galles.

Cette convergence de deux mouvements sociaux, politiques et culturels subissant des oppressions institutionnelles conjuguées à une forte dose de mépris de classe et de genre... (je rappelle que Mark Ashton a lutté dans un contexte particulièrement répressif où des milliers de personnes homosexuelles étaient encore condamnées en Grande Bretagne pour « indécence manifeste », quand il n’était pas possible de les poursuivre pour sodomie. Depuis, la loi a été, à plusieurs reprises amendée, notamment pour abaisser l’âge légal pour avoir des relations homosexuelles, désormais fixé à 16 ans). Je disais « Cette convergence de deux mouvements sociaux, politiques et culturels subissant des oppressions institutionnelles conjuguées à une forte dose de mépris de classe et de genre » force le respect.

Elle impulse d’une part les fonctions essentielles du dialogue entre plusieurs mouvements sociaux, et de l’autre le souci du décloisonnement des combats politiques et syndicaux.

Les membres du LGSM prennent cause par solidarité pour un groupe socialement et politiquement opprimé. Les communistes du LGSM voyaient le soutien aux mineurs comme un soutien d’un groupe social attaqué par le gouvernement à un autre.

Mark Ashton aura ces mots qui illustrent bien le principe :

« Les communautés minières sont persécutées comme nous, harcelées par la police tout comme nous. Une communauté doit être solidaire avec une autre. Il est vraiment illogique de dire : “Je suis gay et je défends la communauté gay mais je ne me soucie de rien d’autreʼʼʼ».

Mark Ashton et ses camarades ont remporté des batailles politiques fondamentales, car grâce à lui les droits des personnes LGBT+ précisément des hommes homosexuels ont fait leur entrée dans les statuts des syndicats de mineurs. Mark Ashton et les LGSM ont donc historiquement fait progresser les droits des personnes LGBT au Royaume-Uni. Et c’est à ce titre qu’en 1985, le parti travailliste fait passer une résolution pour l’égalité des droits.

Il faut aussi savoir qu'en retour, en reconnaissance du soutien apporté par les membres du LGSM, les syndicats de mineurs défileront à leurs côtés pendant la Gay Pride londonienne.

Mesdames et Messieurs, je ne sais pas si à l’échelle française, nous avons un tel équivalent de manifestation de solidarité et de convergence des luttes ?

En tant que féministe, je pourrais le comparer peut-être à la grande manifestation de 1995, dans les rues de la capitale et dans d’autres métropoles françaises, où pour la première fois des liens interprofessionnels se nouaient entre des secteurs somme toute très différents, et cela dans une ambiance très chaleureuse et solidaire.

C’est à ce moment que l’on vit les cheminots rejoindre la lutte des féministes contre les violences faites aux femmes. D’ailleurs pour ce qui concerne le mouvement féministe français, après le 25 novembre 1995 et sous la pression du mouvement social, le « collectif unitaire de préparation à la manifestation » se transforma en « collectif unitaire de préparation à des Assises nationales pour les droits des femmes » aboutissant à la naissance du Collectif National pour les Droits des Femmes, le CNDF qui existe toujours aujourd'hui..

Pour revenir encore à Mark Ashton, je dirais que la place que nous avons l’honneur de lui faire dans notre patrimoine s’inscrit dans une construction politique municipale assumée.

Mark Ashton prend sa place dans l’espace public parisien  parce que la Mairie de Paris est engagée, depuis de nombreuses années, dans la mise en œuvre d’une politique municipale, transversale et intégrée, de promotion des droits des personnes LGBTQI+ qui s'est illustrée en juin dernier par une communication spécifique d’Anne Hidalgo, au Conseil de Paris pour la reconnaissance des mouvements LGBTQI+.

Il me semble que cette démarche de fond constitue, aussi et surtout, un fait inédit pour une commune française.

Mais pour continuer à arborer dignement le slogan « Paris, capitale de toutes les fiertés », il nous faut poursuivre les combats universels contre la lesbophobie, l'homophobie, la biphobie et la transphobie et afficher une tolérance zéro contre les actes à l'encontre des personnes LGBT dont les témoignages ont été de plus en plus importants ces derniers mois.

Un phénomène que je relie, à la lutte contre le sexisme et au mouvement général de libération de la parole après #Metoo. Il ne faut donc plus tolérer la moindre insulte jetée à la volée ou inscrite sur un mur, mais dénoncer aussi l'indifférence vis-à-vis de ces actes et les promesses encore non tenues pour l'égalité des droits.

Je pense notamment à l'ouverture de la procréation médicalement assistée à toutes les femmes, y compris trans.

Si nous sommes en soutien des personnes LGBTQI+  lorsqu’il s’agit de conquérir de nouveaux droits, nous le sommes aussi lorsqu’il s’agit de construction d’une visibilité collective.

C’est en cela que la visibilité LGBT+ constitue un enjeu central dans la promotion d’une culture de l’égalité. Celle-ci doit aussi transparaître dans l’espace public. Car les  personnes LGBT+ souhaitent chacun et chacune être #LibreEtVisible, ne plus avoir à « négocier la ville », c’est-à-dire d’adapter leur comportement en fonction des espaces publics.

Au-delà du Marais, je pense que l’enjeu de la visibilité d'une identité LGBTQI+ doit se développer dans tous les arrondissements parisiens.

Ce fut le cas par exemple, en mai 2017, avec l’inauguration dans le 18e arrondissement de la promenade Coccinelle, première célébrité française  à avoir officiellement changé d’état civil en 1958, et je m'en félicite.

La dynamique se poursuivra avec les inaugurations à venir, comme celles dans le 6e arrondissement de la place Louise-Catherine Breslau et Madeleine Zillhardt ou  de l’allée Claude Cahun-Marcel Moore.

Je suis convaincue, comme d’autres ici parmi nous, que la mémoire et la culture sont des domaines essentiels pour faire rempart aux LGBTphobies.

 En juin 2017, sous l’impulsion de Christophe Girard, la Mairie du 4ème arrondissement organisait l’exposition Fières Archives de Philippe Artières et Clive Thomson, dédiée à ceux que l’on nommait les « invertis ». Elle rassemblait pour la première fois des documents inédits provenant de fonds privés et publics.

 Je tiens à ce titre à saluer parmi vous des représentantes et des représentants d’associations présents qui ont à cœur de soutenir ces enjeux.

 Démonstration en fut faite le 5 mai dernier, au Carreau du Temple, nous organisions une journée d’études sur les archives LGBTQI+, avec le Collectif Archives LGBTQI+, en y associant de nombreuses associations et organisations qui ont une relation historique avec la Ville. Je pense notamment au Centre LGBT et à l’Inter-associative LGBT.

Pour finir, Mesdames et Messieurs, j‘ajouterais que l’expérience de convergence de luttes fondée par Mark Ashton et ses camarades reste plus que jamais à ce jour inspirantes pour nous.

Je leur suis particulièrement reconnaissante, et tiens sincèrement à remercier ces femmes et ces hommes qui ont cru à la transmission de mémoire de cette lutte historique et dans laquelle ils se sont engagés.

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