Prévenir, détecter et protéger les enfants contre la prostitution

La prostitution touche entre 6 et 10 000 mineur.e.s en France. Voici mon intervention pour le colloque de l'association "Agir contre la prostitution des enfants". J'y reviens sur les actions de la Ville de Paris mais aussi sur des questions d'actualité comme la QPC qui tente de remettre en cause la loi abolitionniste de 2016.

Paris, le 30 novembre 2018

 

Mesdames, Messieurs les représentant.e.s associatifs.ves,

Madame la présidente, Armelle LE BIGOT-MACAUX,

Mesdames et Messieurs,

C’est avec un grand honneur que la Ville de Paris ouvre aujourd’hui ses portes au colloque sur le thème « Prostitution des mineur.e.s, quels défis pour les professionnels », organisé par votre association Agir contre la prostitution des enfants (ACPE).

Je tiens à vous féliciter pour votre engagement dans le combat contre ce fléau, qui touche près de 3 millions d’enfants dans le monde et, selon le Mouvement du Nid, entre 6 et 10 000 mineur.e.s en France, dont beaucoup en Île-de-France.

La prostitution est une violence en soi, du viol tarifé (ainsi qu'elle a été qualifiée vendredi dernier lors de l'exceptionnelle soirée Les survivantes de la prostitution prennent la parole que Paris a accueilli à l’espace Jean-Dame dans le 2ème arrondissement), summum de l’exploitation, de la domination masculine, cumulée au racisme et aux inégalités sociales, et avec en plus lorsqu’il s’agit des enfants, un abus de l’adulte lié à la différence d’âge. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre toutes les conséquences que l’exploitation sexuelle sur les personnes, vous avez sans doute, comme moi, en tête, les témoignages de survivant.e.s. Mais je tenais cependant à souligner combien il est important que notre pays ait adopté une vision abolitionniste pour faire face à cette atrocité. Des améliorations importantes sont encore à apporter sur le plan législatif, notamment sur la question de l’âge du consentement et sur la prise en compte adaptée des formes de prostitution du 21è siècle, qui, si elles reposent sur des mécanismes que nous connaissons depuis la nuit des temps, nécessitent clairement de nouveaux moyens.

J’ai lu avec attention les recommandations et l’important travail de recherche, à partir des expériences de terrain, que constitue le rapport 2018 de l’ACPE « Exploitation sexuelle des mineurs en France : Connaitre, comprendre, combattre » et tiens à vous en féliciter.

J’ai été frappée par les données présentées sur la pluralité des modes de prostitution de mineurs, et cela fait froid dans le dos lorsque l’on voit combien ils sont de plus en plus fluides, adaptables, de moins en moins structurés ; et en conséquence, combien ils sont difficiles à repérer et démanteler.

Le rôle d’internet, les micro-réseaux, le caractère « occasionnel » ou flou du « michetonnage », nous donnent l’impression d’une espèce d’ubérisation de l’exploitation sexuelle des enfants difficilement saisissable et dans des proportions alarmantes.

En amont de la Journée européenne contre la traite des êtres humains du 18 octobre 2016, avec le collectif Ensemble contre la traite des êtres humains nous avions organisé ensemble une projection-débat pour témoigner de ces #Invisibles, c'est-à-dire de ces enfants victimes de traite en France, y compris d'exploitation sexuelle, en présence de personnalités et d'anciennes victimes.

Prévenir, détecter et agir dès le plus jeune âge est si important ! C’est important pour empêcher les entrées en prostitution ; et c’est important pour « limiter les dégâts » et repartir sur de meilleures bases pour sa vie d’adulte à venir.

C'est important pour lutter contre le système prostitutionnel en général car l’âge moyen d’entrée en prostitution est de 14 ans. En tant qu’adjointe à la Maire de Paris, je siège à la commission départementale de lutte contre la prostitution, le proxénétisme et la traite des êtres humains, dont le rôle principal est de mettre en place, avec les associations, des parcours de sortie pour les victimes.

Bien entendu, les enfants victimes sont pris en charge par des structures dédiées, et ma collègue Dominique Versini, qui a mis en place un schéma parisien de protection de l’enfance a intégré cette question aux missions de l’ASE, mais je relève que dans quasiment tous les cas examinés dans la commission, les parcours prostitutionnels commencent quand les personnes sont mineures, et la plupart du temps étrangères, victimes de réseaux internationaux de proxénétisme qui les font passer d’un pays à l’autre.

C’est une des raisons pour lesquelles, cette année à Paris, avec l’Observatoire parisien des violences faites aux femmes, nous avons choisi de centrer les  travaux de notre journée interprofessionnelle dans le cadre du 25 novembre, sur les jeunes femmes. Elles sont par définition moins expérimentées, moins informées, plus sujettes aux influences et plus naïves dans leurs relations aux autres. Et elles sont surexposées aux violences et à toutes les formes d’assignations sexistes dans leurs relations amoureuses, dans leur scolarité, dans leur quartier ou sur internet ; confrontées à des formes spécifiques de violences comme le mariage forcé ou les mutilations sexuelles. Et elles sont, en particulier celles qui ont déjà subi des violences sexuelles ou qui se trouvent dans des situations de rupture avec leur famille et d’extrême précarité, les cibles favorites des réseaux de prostitution et des « clients ».

Cette surexposition n’est pas suffisamment traitée aujourd’hui : les jeunes femmes  sont malheureusement encore trop souvent « hors radars » des circuits de repérage et d’aide. Et parfois, je l’ai trouvé dans votre rapport mais cela me remonte régulièrement, ce sont dans les structures chargées de les protéger qu’elles peuvent être recrutées. Je sais, pour discuter avec beaucoup d’agents, d’éducateurs et éducatrices, d’associations, que face à cela, parfois le sentiment d’impuissance est grand. Aussi, réunir les professionnels, partager les expériences, comme vous le faites aujourd’hui me paraît particulièrement salutaire.

Afin de prévenir et détecter les violences, et donc les risques de prostitution, en partenariat avec la Seine Saint Denis et l’Etat, nous ouvrirons en mars un accueil de jour pour les jeunes femmes de 15 à 25 ans à Bagnolet, qui accueillera toutes les jeunes femmes pour des activités diverses, un lieu géré par le FIT « Une femme un Toit », où elles auront leur mot à dire sur l’organisation, un lieu où tous les personnels seront formés à détecter les violences et accompagner les jeunes.

Nous avons par ailleurs commencé, à travers le dispositif « Collèges de l’égalité », à introduire la question dans les ateliers pédagogiques et de sensibilisation à l’égalité femmes-hommes destinés aux collégiennes et collégiens, pour travailler à prévenir l'achat d'actes sexuels, sensibiliser au fonctionnement du système prostitutionnel et aux risques prostitutionnels dans le cadre des objectifs de la loi du 13 avril 2016.

Le Conseil de Paris, lors de sa dernière session a demandé à la Préfecture de Police une enquête approfondie sur les activités des soi-disant « salons de massage » dont les activités peuvent, tant au plan du travail illégal que de la prostitution, soulever un doute raisonnable, et concernent surement des mineur.e.s.

Bien entendu, beaucoup reste à faire encore en matière de prévention et d’accompagnement des victimes, mais je tiens à vous assurer de la détermination de Paris à travailler sérieusement avec les associations et les différents services publics dans lesquels circulent nos enfants et nos jeunes.

Enfin, avant de vous laisser à vos travaux, je souhaite attirer votre attention sur une question qui me préoccupe beaucoup. Il y a peu, quelques organisations évoquant la liberté d’entreprendre, ont fait porter devant le Conseil constitutionnel, ce que l’on appelle une « Question Prioritaire de Constitutionnalité » pour remettre en cause la loi de 2016, et notamment, la pénalisation des clients. Pourtant, nous le savons, c’est vrai pour les majeurs comme pour les mineurs, tant qu’il y aura de la demande, il y aura des proxénètes pour en faire un business.

Posons-nous la question : Quel serait le véritable message envoyé ? Voulons-nous vivre dans une société qui interdit le viol sauf dans le cas d’une transaction ? L’argent peut-il tout permettre ? Cela nous concerne toutes et tous, et j’espère que nous serons mobilisé.e.s pour montrer la réalité de la prostitution, défendre et proposer des améliorations à la loi, mais en aucun cas, faiblir face ceux qui voudraient banaliser ou légaliser la marchandisation des corps humains.

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite de très bons travaux.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.