Concours d'éloquence du collectif « Droits humains pour tou-te-s »

J'ai eu le plaisir de présider le jury du 3ème concours d'éloquence organisé par le collectif « Droits humains pour tou-te-s » le 15 décembre dernier à l'Hôtel de Ville de Paris sur le thème "Droits de l'Homme" : une violence contre les femmes. Retrouvez ici mon discours d'ouverture.

Madame la procureure, Eva Darlan,

Mesdames les jurées, Rebecca Amsellem, fondatrice des Glorieuses, Fatima-Ezzahra Benomar, fondatrice de l’association Les efFRONTé-e-s, Françoise Brié, Directrice Générale de la Fédération nationale Solidarité Femmes, Claire Guiraud, Secrétaire générale du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, Isabelle Motrot, directrice de la rédaction du magazine Causette, Anne Nègre, vice-présidente en charge de l’égalité pour la Conférence des Organisations internationales non gouvernementales du Conseil de l'Europe,

Mesdames, Messieurs,

 

C’est une joie de vous retrouver ce matin dans l’Hôtel de Ville de Paris, pour cette 3e édition du concours d’éloquence du collectif « Droits humains pour tou-te-s », autour du thème : « Droits de l’Homme » : une violence contre les femmes.

 

Notre municipalité est fière de contribuer à la réalisation de cette initiative pleine de sens, aux côtés du Haut Conseil à l’Égalité et du magazine Causette.

 

Avant de les juger et de récompenser les trois meilleures plaidoiries, je veux commencer par féliciter les dix candidates et candidats pour leur participation, ainsi que toutes les personnes qui se sont mobilisées pour l’organisation de ce concours.

 

Vous avez dû le remarquer, nous avons eu quelques sueurs froides - peut-être vous aussi - à l’approche de ce week-end, quand le doute a plané sur l’ouverture de l’Hôtel de Ville en raison de l’appel à manifestation des gilets jaunes. Vous avez dû avoir des sueurs froides, nous aussi à vrai dire !

 

Et je dois dire que si je comprends l’impérieuse nécessité d’assurer la sécurité des personnes et la bonne tenue des événements, si je condamne fermement les violences et dégradations, il aurait été bien paradoxal de fermer la maison du peuple sur ce sujet.

 

Car au-delà des images sensationnelles, celles et ceux qui se réunissent sur les ronds-points, ce sont bien des femmes – en nombre ! - et des hommes, jusqu’ici invisibles, qui sortent de l’ombre pour dire un mal-être, une colère, pour dire qu’il faut une société plus juste.

 

Il y a sur ce mouvement en cours une grande bataille d’interprétation sur les classes populaires de notre pays, sur l’action collective, sur le pouvoir citoyen, et qui questionne profondément les représentations dominantes que nous avons sur ces mêmes classes.

 

Vous voyez où je veux en venir ?

Changer les images, les imaginaires, les conventions linguistiques, les représentations dominantes, forgées depuis la nuit des temps par et pour les hommes, agir sur les constructions sociales et politiques de la réalité des femmes, est, j’en suis convaincue, un pan essentiel d'un combat féministe.

 

Nous qui portons l’exigence d’égalité, nous qui poussons sans relâche pour que soit reconnue et respectée la place des femmes dans notre société, vous qui vous préparez à nous éblouir de votre éloquence, nous savons le poids des mots.

 

Avez-vous une idée du nombre de fois par semaine où je dois reprendre untel ou untel, quand il parle de Madame LE maire ?

Il y a là un déni de la personne et du fait qu’elle puisse en tant que telle exercer cette fonction et c'est une violence.

 

Combien de fois avons-nous dû faire preuve de patience et de pédagogie pour expliquer qu’on ne parle pas des droits de LA femme -d'ailleurs on ne sait toujours pas laquelle c'est- mais des droits DES femmes ?

 

Essentialiser les femmes, c’est violent. Nous partageons une condition liée à notre genre, mais sommes différentes les unes des autres, à l’intersection de bien des caractéristiques ! Cela fait de nous des êtres uniques. Heureusement, sinon quel ennui !

 

Mais comment se fait-il que nous nous trouvions, encore aujourd’hui à devoir défendre, jusque dans la plus haute institution de notre pays - le Conseil constitutionnel - une idée aussi simple que celle-ci : les proxénètes ne sont pas des entrepreneurs et la prostitution n’est pas le plus vieux métier du monde ?

 

Là on entre dans le déni même de la violence, dans le déni même de crimes, qui frappent très majoritairement les femmes. C’est violent et ça banalise la violence.

 

Quitte à parler constitution, nous devrions plutôt, au 21e siècle, en amendant la première phrase du préambule « Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l'Homme » pour y inscrire les termes inclusifs et justes de « droits humains ».

 

Et au passage, y ajouter les droits fondamentaux des femmes, à commencer par celui à disposer de son corps.

 

Je ne développe pas, vous serez 10 à le faire aujourd’hui, mais le fait que l’on parle encore de « droits de l’Homme » est une belle illustration des millénaires de déni, d’invisibilisation, d’asservissement pour les femmes !

 

Et oui les mots comptent. Ils conditionnent les gestes. Ils conditionnent le droit. Ils conditionnent les politiques publiques. Encore aujourd’hui c’est le droit des hommes qui domine nos lois, dans tous les secteurs. Les conquêtes des femmes sont si récentes à l’échelle de l’Histoire ! Et nous sommes loin de l’égalité, loin d’avoir atteint un niveau de civilisation réellement inclusif pour toutes et tous.

 

Mon expérience d’adjointe à l’égalité femmes-hommes, dans une ville qui a fait le choix d’une politique volontariste en la matière, me confirme que les pouvoirs publics ont des leviers d’action importants pour changer les choses et agir très concrètement en faveur de l’égalité.

 

Alors que la Ville de Paris, en raison des politiques d’austérité nationales, a à nouveau voté cette année un budget extrêmement contraint, celui dédié à l’égalité reste en légère hausse une année de plus : 30 000 euros notamment pour financer un accueil de jour pour les jeunes femmes avec la Seine Saint Denis et l’État, un accueil de jour qui ouvrira en mars pour les jeunes femmes victimes de violence. L’année dernière nous avions obtenu une augmentation de 23% du budget dédié au financement des associations qui viennent en aide aux femmes victimes de violence. Je ne m'y trompe pas. Ce n'est pas le fruit de mon action seule, c'est le mouvement #Metoo qui nous a permis d'avoir des augmentations de budget.

 

Au plan de la prévention et de l’éducation à l’égalité, 200 000 euros seront utilisés pour des interventions d’associations dans les collèges. L’information, la formation, la sensibilisation des jeunes Parisiens et Parisiennes sont - j’en suis convaincue - la clé de voûte pour faire que les ados d’aujourd’hui, les adultes de demain, ne soient ni des proies ni des prédateurs, mais bien des personnes émancipées, libres et égales.

 

D’une manière générale, les institutions, les personnalités publiques, les médias, les grandes marques aussi, celles et ceux dont l’écho peut avoir un impact sur les représentations, ont une grande responsabilité pour agir sur le continuum des violences.

 

Petite parenthèse : « Le poids des mots, le choc des photos », ce slogan de Paris Match m’est revenu en tête cette semaine, alors que les Galeries Lafayette affichaient sur leur fronton une publicité géante pour une marque de lingerie féminine avec juste des fesses d’une femme sans tête. Une image dégradante, une image réductrice, alors même que les Galeries Lafayette signaient en janvier avec un certain nombre de marques un engagement à ne plus produire de communication sexiste. Je vous le dis, ce « pinkwashing » est intolérable et nous ne le laisserons pas passer, nous le dénoncerons à chaque fois. J’ai donc écrit au Président du directoire des Galeries Lafayette et je pense que c’était mon rôle, vu la logique d’autorégulation des publicitaires et sachant que l’enseigne avait elle-même signé donc cette charte de l’Union des annonceurs pour une communication responsable. Il est clair que seule la mobilisation citoyenne peut faire évoluer les choses et donc j’en profite pour remercier celles d’entre vous qui m’ont soutenue dans cette démarche.

 

En parlant de charte, la Ville de Paris a signé la convention d'engagement pour une communication publique sans stéréotypes de sexe avec le Haut Conseil à l'égalité. Nous allons prendre cet engagement très au sérieux puisque nous sommes en ce moment même en train d’élaborer une Charte de la Ville de Paris pour une communication égalitaire et des documents de formation et d’aide pour l'ensemble des services publics parisiens.

 

Je vous donne rendez-vous maintenant le 8 mars, où nous travaillerons les initiatives municipales et associatives autour du thème de l’ « empowerment ».

 

Mesdames, Messieurs, il est possible d’agir sur les mots, sur les images, sur les représentations qui légitiment et imposent la domination masculine dans notre pays.

 

Je pense même, et cela sera ma dernière remarque, que nous allons gagner l’hégémonie culturelle. Le monde a fait des pas de géants ces dernières années, avec une nouvelle génération d'hommes et de femmes féministes, qui se revendiquent comme tel.le.s, faisant exploser tous les clichés sur les féministes-sorcières-frustrées-puritaines et je ne sais quoi encore, que nous avaient collés les chiens de garde de la pensée dominante.

 

Le moment Metoo est arrivé, cette vague mondiale n’a pas fini de faire des remous, elle est irrésistible et puissante. L’espoir est là, la preuve en est ce matin.

 

Je vous remercie.

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