Nouvelle du bassin minier

Qui sont les électeurs du Front National? Habitante du Nord, je ne parviens pas à répondre à cette question mais elle m'évoque une nouvelle que j'avais écrite à l'époque où je travaillais dans le bassin minier.

 

J’ai travaillé plusieurs années dans le bassin minier. J’étais remplaçante sur la zone d’Hénin-Beaumont qu’il n’est malheureusement pas utile de présenter à quiconque suit l’actualité politique. Aujourd’hui je travaille à Lille et j’avoue ne pas avoir voulu croire aux prévisions électorales avant que la réalité leur donne raison. Où sont-ils ces électeurs ? Près d’une personne sur quatre est censée avoir voté pour le Front National mais, quand je regarde autour de moi, je ne les vois pas. Il y a bien un parent à l’école des enfants qui a quitté l’association de parents d’élèves quand nous avons pris la défense d'une famille Rom. Mais entre une personne... et le quart de l’électorat ?  On construit sa vie là où on se sent bien, on tisse des liens amicaux avec des gens dont on partage les valeurs. C’est normal, je crois. Mais comment voir naitre le monstre qui prend sa source dans les idées de ceux qui rejettent précisément les valeurs de partage et de tolérance sur lesquelles vous fondez votre existence sociale ?

Je n’ai pourtant pas toujours été aussi aveugle. À l’époque où je travaillais dans les alentours d’Hénin-Beaumont, j’ai écrit une nouvelle qui trouve un écho amer dans la situation actuelle. Elle n’est pas du tout autobiographique et ne prétend à aucune exactitude sociologique mais elle traduit une partie de ce que j’avais pu ressentir lorsque je passais une grande partie de mes semaines dans ces anciennes zones minières.

 

Willigny

Un nuage de soleil se pose sur le terril. C'est le printemps. Le vert lutte contre le noir et les pentes du talus se couvrent doucement de petites bosses feuillues. Ce sont des arbres nés des cendres de notre révolution industrielle. Le paysage est tranquille. Il y a des fleurs au bord des chemins et du blé dans les champs. La campagne est humaine, parsemée de petits villages rouges. Pourtant... nul n'oublie ici que le travail fut une souffrance et sa disparition un enlisement.

Je reviens. Je n'ai prévenu personne de l'heure exacte de mon retour. Ils savent que j'arrive mais ils ne savent pas quand. Maman s'inquiète surement de ses repas. J'ai peut être oublié de manger pendant le temps qu'a duré mon absence ! Les jeunes, cela ne cuisine pas. Et tout est si cher à Paris !

J'ai envie de leur faire la surprise. J'ai envie aussi de gouter une journée ordinaire à ma descente du train. Je veux avoir le temps de me sentir seul pour profiter quelques instants de l'insouciance de ces collégiens qui rentrent de cours ou de l'agacement de cette petite grand-mère qui a du faire un détour parce qu'il y a des travaux dans la rue Faidherbe.

Personne ne m'attend donc à la gare de Willigny, au coeur même de mon enfance. Je traverse tranquillement la petite ville. Le soleil semble avoir pris l'avantage. Le rouge des briques s'éclaire et les rues prennent un petit air de fête. J'avais oublié que j'arrivais juste avant la ducasse. Des petits drapeaux rouge et or flottent de tous les côtés. Les panneaux publicitaires et les poteaux sont couverts d'affiches qui annoncent la fête foraine et le concert des écoles du district.

Je dépasse le centre ville et je me dirige vers le quartier des bleuets. Par ce temps, maman est peut-être en train d'étendre la lessive en pestant contre son mari qui ira voir le match ce soir et qui n'a pas encore tondu la pelouse. Le pont sur la Marte. Nous aimions enjamber la rambarde et nous tordre les pieds dans les cailloux pour atteindre le bord de la rivière. C'est là que j'ai embrassé Marion pour la première fois. Un soir de Décembre. Il faisait déjà nuit et les passants ne pouvaient pas nous voir. Nous étions heureux alors et, comme tous les enfants, nous ne le savions pas. C'est peut être exactement cela le bonheur. Autoriser l'instant à ne donner que ce qu'il a.

Une odeur de pomme cuite s'échappe par la fenêtre de la cuisine. Je frappe à la porte. Ma mère ouvre.

– Marco ?

– Bonjour maman.

– Marco ? Mais pourquoi tu ne nous avais pas prévenus ? Marco ! Tu es venu ici à pied, comme un orphelin !

Elle a presque l'air en colère.

– Je voulais vous faire la surprise !

Son visage s'éclaire :

– Je suis contente de te voir !  Entre, tu dois avoir faim, soif, froid ? ou chaud ? Ma tarte aux pommes n'est pas cuite mais il y a des petits gâteaux, des fruits, du pain ? Tu veux du thé ? du café ? Un jus de fruit peut être être ? Une bière ? On boit de la bière à Paris ?

– Tout va bien maman. Je vais poser ma valise et me préparer un thé.

– Ne bouge surtout pas ! Je m'occupe de tout.

Le retour au foyer natal. Peu de choses ont changé. La pièce est propre, emplie de meubles un peu vieillots. Les murs sont couverts de photos et d'idoles : Moi Marco, à douze ans, fier de mes toutes nouvelles lunettes rouges ; ma sœur, Anaïs en costume de majorette ; toute la famille à la fête de l'Huma quand nous étions enfants. Quelle expédition ! Nous ne pouvions pas nous permettre cela tous les ans. Mais quelle fête ! La ducasse en prenait un coup dans l'aile. Papa et maman le jour de leur mariage. Il pleuvait. Toute la noce semble se recroqueviller sous le porche de la petite église de briques. En vain. Au dessus de tout cela, une superbe banderole du RC Lens. La touche de couleur la plus remarquable de la pièce depuis que le drapeau soviétique a disparu, il y a plus de dix ans maintenant. Nos dieux lares s'entendaient pourtant bien, jouant à deux une symphonie en rouge.

L'odeur des spéculoos trempés dans le thé.

– Papa n'est pas là ?

– Il est au café.

– Au café ? Il n'y allait jamais avant.

– Depuis sa pré-retraite, il s'ennuie. Là-bas il discute. Ne t'inquiète pas. Il n'est pas en train de virer alcoolique. Je veille au grain. Tu sais, le cafetier est un vieux copain. Il me dirait s'il buvait trop.

Le repas du soir : lapin à la bière, endives braisées, pommes de terre et tarte au pomme. C'est comme si mes papilles renaissaient. En six mois à Paris, j'avais presque oublié le plaisir du véritable goût. Ma bourse ne me donne pas les moyens de manger au restaurant et les "RUs", comme on dit là-bas, ne sont pas de hauts lieux de la gastronomie française.

Toute la famille est réunie autour de la table et l'urgence est au récit de ma vie parisienne. Sont-ils rassurés, déçus ou un légèrement incrédules face au tableau un peu terne que je leur dépeins ? Triptyque de la vie du parfait petit étudiant pauvre. Heures studieuses, heures laborieuses et sommeil agité. J'évoque bien les illuminations de Noël mais c'est plus pour leur faire plaisir que pour parler de moi. Je ne crois pas pouvoir leur confier mes vrais plaisirs : recherche surréaliste d'une rencontre au Palais Royal nocturne, rêveries automnales sur les quais de Seine, bercé entre Rimbaud et Verlaine...

Enfin, je me crois autorisé à leur renvoyer la balle :

– Et ici, quoi de neuf ?

– Demain, c'est la finale de la Star Academy  s'exclament les treize ans enthousiastes de ma petite soeur.

– Enfin Anaïs, Marco n'est pas venu jusqu'ici pour que tu lui rabaches les oreilles avec tes bêtises de la télévision

– Oh tu sais... soupire mon père, pour nous, les vieux, il n'y a plus vraiment grand chose de "neuf"...

– Vieux ? À cinquante sept ans ?

– Quand on veut plus de vous pour travailler, on est vieux, non ? J'sais bien que maintenant, même les jeunes, ils les mettent au chômage, mais moi j'ai pas appris à faire chômeur quand j'étais jeune, alors j'sais faire que vieux.

J'ai essayé de répondre mais une boule m'est restée dans la gorge. Que dire ? "C'est la crise " ? singeant les journalistes de la télévision dont l'éternelle ritournelle sonne ici comme un tourne-disque enraillé.

– Mais sont pas si bêtes, les gars du café. Ils réfléchissent avec leurs p'tits cerveaux d'France d'en bas. Ils ont raison. Faut faire le ménage.

– Faire le ménage? Je suis rassuré de voir que tu n'as pas changé : Ah, ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne, ah ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates on...

– Non  C'est pas ça... La lutte des classes, tout ça, c'était bien beau mais on a vu où ça nous a menés. Les gars en URSS, ils crevaient de faim plus qu'ailleurs et ceux d'ici quand ils sont rentrés au gouvernement, ils ont pas fait mieux que les autres. Les mines et les usines, elles ont même fermé plus vite qu'avant  Non. Faut pas chercher midi à quatorze heures, faut arrêter d'nourrir la vermine à nos frais.

– Je ne comprends pas.

– C'est normal, tu ne vis plus ici, toi, tu appartiens à la faculté, maintenant  C'est bien d'ailleurs, faut pas que tu reviennes avant que les choses se soient arrangées ici. Toi, t'es un bon gars travailleur, t'as droit à de bonnes études. Encore heureux qu'ils te versent quelques sous. Même pas assez  Faut encore que tu travailles pour manger alors que t'as toujours été premier de ta classe  Est ce que c'est normal ?

– Je suis d'accord avec toi mais je ne vois pas le rapport.

Je suis de plus en plus perplexe. Je ne comprends pas… ou n’ose pas comprendre.

– Avec leurs smalas, là  Ils travaillent pas et ils ont la télévision dans toutes les pièces  Et les derniers "DVD"  T'expliques ça comment, toi ?

– Enfin, papa, de qui tu parles ?

– Les arabes ! là !

– Mais, papa, les arabes d'ici tu les connais. Ils ont travaillé avec toi, ils ont milité avec toi. Vous défiliez ensemble sous les banderoles. Ils se sont retrouvés au chômage avec toi. Ils sont comme nous papa, c'est des voisins, c'est des frères.

– Des voisins, peut être, des frères, certainement pas. Et puis les banderoles, j'les ai pas souvent vus en dessous. Ils savaient bien qu'ils s'en sortiraient de toute façon.

– C'est pas vrai ! Tu le sais ! Je me souviens de vos réunions, j'ai défilé sur tes épaules !

– N'te mets pas à la des défendre  J'les ai vus voler des CDs dans le supermarché !

– Qui "les" ?

– Trois jeunes.

– Et alors ? Quand les p'tits voisins volaient des bonbons, tu leur passais un savon et tu rigolais bien ! Tous les mômes font des conneries

– C'est quand même bizarre, qu'à chaque fois qu'il y a un problème, c'est un arabe. Suffit d'regarder les images à la télé !

– Depuis quand tu fais confiance à la télé ? Ce que j'trouve bizarre, moi, c'est qu'un fils d'immigré italien comme toi s'en prenne au premier bouc émissaire venu quand les choses vont pas comme tu veux ! Ils y sont pour rien eux, si t'as pas la vie dont tu rêvais !

– Nous, on a toujours travaillé, on a toujours été honnêtes ! Pas comme tous ces politiciens ! Je te jure qu'aux prochaines élections, j'me laisserai plus prendre pour un pigeon !

J'étais cramoisi.

– S'il vous plaît, tous les deux, Marco vient juste d'arriver. C'est pas le moment de vous disputer. Ma mère nous suppliait des yeux.

On a mangé la tarte aux pommes en silence. C'est à peine si mon cerveau s'en est rendu compte.

 

Je n'ai pas pu dormir. Quel démon était venu habiter mon père en mon absence ? Lui qui m'avait élevé dans des valeurs de partage, lui dont les vieux pulls portaient parfois des petits badges en forme de main. Je ressentais une douleur profonde. C'est un socle qui s'effondrait. Celui du respect que j'éprouvais pour l'auteur même de mes jours. Comment vivre si le monde était si pétri de haine qu'elle trouvait son chemin jusque dans le cœur de mon propre père? Je ressentais ce revirement comme une trahison.

Le lendemain matin, je me suis levé tôt. Je pensais éviter d'exploser comme une cocotte minute sans soupape de sécurité en ouvrant la porte de ma chambre.

 Ma mère a dû m'entendre. Elle est entrée dans la cuisine en chemise de nuit :

– Qu'est ce qu'il y a, Marco ? Pourquoi t'es debout à cette heure là ?

Je n’ai pas levé les yeux de mon café.

– C'est la conversation d'hier qui t'met dans cet état là ?

J’ai haussé les épaules. J'aurais voulu être gentil avec ma mère mais je n'avais pas la force de faire mieux.

– Tu sais, faut pas se pourrir la vie pour la politique. Ça leur passera, comme tout le reste.

– Tu es d'accord avec lui ?

– J'ai pas d'avis. J'fais pas de politique.

– Toi aussi, tu penses du mal des arabes ?

– J'pense du mal de personne. J'en n'ai pas après les gens tout pendant qu'ils m'ont pas fait d'mal. Et dans l'quartier, j'ai pas d'ennemis.

– Alors, t'es pas d'accord ! Pourquoi tu lui dis pas?

– J'te dis qu'c'est pas pareil. Moi, j'fais pas de politique.

– Excuse moi, mais faut vraiment qu'j'aille marcher.

Je suis parti sans lui jeter un regard.

Mes jambes semblaient avancer sans moi. Je connaissais bien les chemins de l'ancien bassin minier. Nos terrains de jeu pouvaient nous emmener assez loin quand nous étions enfants. Ce matin de printemps, je hantais les vestiges de notre passé industriel à la recherche d'une réponse. De ces galeries enfoncées, de ces tumulus du progrès viendrait peut-être une voix prophétique pour me montrer le chemin. Mais elles se taisaient avec obstination, ces collines noires. Comme si avec leurs ouvriers, leurs dieux les avaient quittées.

Au bout de quelques heures, j’ai finalement décidé de rejoindre notre coron. A l'approche de notre rue, j’ai reconnu un chant :

J'aimerai toujours le temps des cerises

C'est ce printemps là que je garde au coeur

Une plaie ouverte

Et dame Fortune en m'étant offerte

Ne pourra jamais fermer ma douleur

J'aimerai toujours le temps des cerises

Et le souvenir que je garde au coeur

J’ai reconnu la voix un peu aigrelette. Elle venait du jardin de Madame Mariette, une vieille femme qui avait été veuve très tôt et qui m'offrait parfois un chocolat quand l'hiver était froid. J’ai frappé à sa porte. Elle m'a accueilli avec chaleur et nous nous sommes attablés autour de deux bols de café.

– Je suis contente de te voir, Marco, mais tu n'as pas l'air bien.

– J'ai parlé avec mon père hier soir.

– Et ?

– Il a viré facho.

Je n’ai pas pu réfréner la violence de l'expression. Elle disait l'ampleur de ma déconvenue.

– Ils sont beaucoup, tu sais, à avoir perdu le nord. Je comprends que cela te rende triste mais ne lui en veux pas trop.

– Je sais bien qu'il n'a plus de travail mais on ne lui a quand même pas liquéfié le cerveau avec un fer à souder avant de le mettre dehors.

– La misère, ça aide jamais à réfléchir.

– Misère, faut pas exagérer, tout le monde a de quoi manger.

– Oui, mais de moins en moins ont de quoi vivre. L'argent, c'est pas tout, surtout quand on a juste assez pour le nécessaire.

– Mais vous, vous en pensez quoi ?

– Moi, je reste fidèle à mes vieux idéaux parce que sans eux je n'aurais plus de cœur. Mais si je me mets à réfléchir vraiment, je ne sais pas ce qu'il faut penser. Évidemment, s'en prendre aux autres, les arabes par exemple, c'est complètement con. On n'avancera pas comme ça. Mais, pour de vrai, on peut plus croire aux cocos, alors à qui faire confiance ? Ils se trompent de voie, c'est sûr. Mais qui leur en offre une autre ? C'est des paumés, pas des méchants.

– J'peux pas être un fils de paumé. Et c'est pas vrai qu'il n'y a pas d'autre voie. On vit quand même en démocratie. Ils ont qu'à se le faire, leur parti, si aucun autre ne leur plait.

– On leur a appris à obéir quand ils étaient jeunes. Ils savent pas faire tous seuls. L'avenir, c'est peut être vous, la jeunesse. Va falloir bosser pour pas que les vieux démons renaissent.

En rentrant, je me suis excusé auprès de ma mère. Je lui ai dit que je repartirais le lendemain. On m'avait proposé un travail pour quinze jours. J'hésitais à accepter car j'avais l'impression d'avoir besoin de revoir mes parents, de retrouver mon nid. Mais en fait de nid, je trouvais une banquise en pleine débacle. Je comprenais que Madame Mariette avait raison. Je ne voulais pas leur claquer la porte au nez. Mais il me fallait du temps pour trouver un autre moyen de protester. Ce jour là, je n’ai pu imaginer que la fuite. La solution était peu glorieuse mais la tâche était si grande que je ne m'en sentais pas à la hauteur.

Je ne sais pas trop ce qu'a pensé mon père de tout cela. Jusqu'à mon départ, il a évité d'en reparler. Il m'a reconduit à la gare en me conseillant de bien faire attention à moi et de continuer à travailler avec autant de sérieux. Je l'ai embrassé. Finalement, il avait raison. J'avais l'impression d'embrasser un vieux.

En quittant Willigny, je me sentais en friche. J'étais comme ces terres, épuisé. Je fuyais avec elles, enfermées dans mon coeur. J'espérais pouvoir un jour leur rendre une partie de l'amour qu'elles avaient fait naitre en moi.

 

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