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Billet de blog 11 juin 2015

Projet Voltaire : qu'allait-il faire dans cette galère ?

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« C'est la faute à Voltaire » s'amuse mon fils en m'entendant maugréer contre « Voltaire » qui défraye la chronique dans le journal du matin. Je n'ai pourtant rien contre l 'éminent philosophe que l'histoire littéraire prétend assez peu sympathique. Il avait anticipé de plusieurs dizaines d'années ce qui restera l'une des dernières réformes de l'orthographe française digne de ce nom : la graphie des imparfaits en « ai » et non « oi ». Doit-il à ce fait d'arme linguistique d'avoir été choisi comme tête de proue pour un « projet » qui prétend corriger tous les maux orthographiques des pauvres locuteurs d'une des langues les plus difficiles à graphier au monde ? Il y aurait là une certaine ironie (quoi de plus normal quand Voltaire est de la partie) : les animateurs du projet Voltaire ne semblent pas particulièrement réformistes. On les comprend d'ailleurs : une réforme efficace égratignerait leur fond de commerce.

Car voilà ce qui me fait maugréer contre ce pâle avatar moderne d'un grand homme : un projet qui prétend répondre aux authentiques problèmes orthographiques des Français mais qui se justifie avec des arguments marketing et regarde de haut tout argument pédagogique ou didactique. Je n'ai pas toujours été aussi négative. Leur exploitation de l'interactivité propre à l'informatique est intelligente : écrire un programme qui permet d'envoyer automatiquement les gens vers les exercices correspondant à leurs erreurs est à coup sûr une bonne idée. Mais il y a un « mais » et de taille : l'intégralité du projet repose sur le même exercice que la didactique de l'orthographe a autrefois affublé du doux nom de « cacographie ». Il s'agit de corriger des phrases fautives.

L'année dernière certains de mes collègues m'ont interpellée sur l'intérêt potentiel d'inscrire des élèves de notre lycée au programme Voltaire. J'ai alors exploré les CD de démonstration que j'avais reçus avec certains manuels. Étonnée de ne trouver qu'un seul type d'exercice, j'ai contacté les responsables du projet afin de savoir si le programme dans son intégralité proposait une approche plus variée. J'ai reçu une réponse aimable qui m'indiquait que l'exercice était le même du début de l'entrainement jusqu'à la certification. Cette méthode est certainement très efficace pour réussir la certification. Mais pour ce qui est de transférer les connaissances prétendument acquises dans une situation d'écriture réelle... il est permis de douter. L'école aussi parvient parfaitement à faire réussir des élèves dans des exercices formatés. Le problème, c'est que cette réussite locale ne garantit rien à long terme et, même, plus directement, dans des exercices de rédaction ou de dictée. Par ailleurs, la cacographie a été très en vogue durant la première partie du XIXème siècle. Comme un certain site aujourd'hui, des éditeurs et grammairiens ont gagné beaucoup d'argent avec des recueils de cacographies. Mais elle a ensuite été abandonnée car on considérait que le fait de mettre en contact des élèves avec des formes erronées risquait d'inscrire dans leurs mémoires des  modèles fautifs qui pourraient nuire à leur orthographe à plus ou moins long terme. La désuète cacographie a alors laissé sa place à la dictée dont on connait la brillante postérité...

J'ai expliqué tout cela à mon aimable interlocuteur, curieuse de savoir s'il disposait de données permettant d'écarter les risques autrefois attribués à la cacographie. Il m'a répondu que la validité de leur méthode ne pouvait en aucun cas être remise en cause étant donné... le taux de satisfaction de leurs clients !, à partir d'un questionnaire recueilli immédiatement après la fin du programme dont les résultats avaient été synthétisés dans de beaux graphiques colorés. Si on peut supposer que des réponses globalement positives attestent que leur programme est ergonomique, elles ne disent absolument rien des progrès effectifs de ceux qui y ont participé et de ce que cette participation changera à leurs pratiques d'écriture postérieures. Je peux comprendre qu'ils n'aient pas eu les moyens de mener une étude sérieuse sur la question mais qu'ils balaient mes objections d'un revers de graphique attestait sans l'ombre d'un doute de leur absence de réflexion pédagogique.

Il va sans dire que j'ai formellement déconseillé à mes collègues de souscrire au projet... qui n'en est pas moins revenu en boomerang cette année à travers la voix d'autres collègues. Il faut croire qu'ils sont redoutablement efficaces en termes de communication. Et, de fait, allumant ma radio ce matin, j'entends que d'après le « baromètre Voltaire », le niveau des Français en orthographe a baissé. Ce ne serait pas un scoop : des études sérieuses ont montré que le niveau des élèves de collège et de CM2 avait considérablement baissé entre 1987 et 2005. Mais je doute qu'elles avaient eu leur place au journal de 8h d'une radio à grande écoute. Voltaire si ! Pour une étude qui ne montre pas ce qu'elle prétend dire. Elle repose en effet sur l'analyse des résultats des participants au programme Voltaire au début de leur formation. Elle nous renseigne donc sur le niveau des participants au programme mais en aucun cas sur celui de la population française. Qui participe à ce programme ? des étudiants inscrits par leur école ? des individus souhaitant régler... des problèmes d'orthographe et, par définition, n'ayant pas une orthographe réellement satisfaisante ? Quant à l'évolution entre 2010 et aujourd'hui : au nom de quoi considèrent-ils que les deux populations sont comparables ? Il serait tout à fait possible qu'ils recrutent aujourd'hui davantage de gens en grande difficulté orthographique proportionnellement à l'ensemble de la population française... ou beaucoup moins. Bref, l'annonce sur le « niveau d'orthographe des Français » relève purement et simplement du... marketing.

Mais le plus regrettable dans tout cela ce n'est pas ce que fait le programme Voltaire, entreprise à but lucratif qui utilise assez logiquement des moyens lucratifs. C'est que l'Éducation nationale française ne soit pas capable de répondre aux besoins qui font vivre Voltaire. J'ai cherché des sites gratuits d'orthographe. Il existe quelques sites d'origine mal identifiée, parfois d'assez bonne facture mais un peu artisanaux. Il existe aussi, et surtout, des sites canadiens. Bien qu'ils soient imparfaits, je les conseille volontiers à ceux qui voudraient travailler leur orthographe. Mais comment ne pas regretter que le plus illustre des pays francophones, celui qui abrite l'Académie, n'ait pas encore été capable de produire le plus petit site d'entrainement orthographique ? Il est certain que cela ferait rager Voltaire, dont l'ancêtre fut connu pour sa mauvaise humeur, et que faire œuvre d'éducation publique et gratuite pourrait nuire à la libre concurrence...

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