Éclipse de soleil et éducation nationale : les atermoiements du tout sécuritaire

En arrivant ce matin à l'école de mes enfants, j'ai eu la surprise de découvrir une affiche précisant que les enfants n'auraient pas de récréation ce vendredi du fait de l'éclipse partielle de soleil. J'avoue avoir d'abord pensé que cela devait signifier qu'une activité pédagogique sur l'éclipse était organisée à la place. De fait, ne pas laisser les enfants libres d'exercer une curiosité potentiellement dangereuse paraissait assez sage.

En arrivant ce matin à l'école de mes enfants, j'ai eu la surprise de découvrir une affiche précisant que les enfants n'auraient pas de récréation ce vendredi du fait de l'éclipse partielle de soleil. J'avoue avoir d'abord pensé que cela devait signifier qu'une activité pédagogique sur l'éclipse était organisée à la place. De fait, ne pas laisser les enfants libres d'exercer une curiosité potentiellement dangereuse paraissait assez sage. Mais aucune activité pédagogique n'était prévue : il s'agissait, comme apparemment dans de nombreuses écoles du Nord, de confiner purement et simplement les enfants à l'intérieur de l'école. Face à un phénomène astronomique tout à fait exceptionnel, la version académique de notre vénérable institution nationale n'a su réagir qu'en se cachant derrière ses murs telle une taupe effrayée par la lumière. À la décharge des autorités académiques, la gestion du problème par le ministère semble pour le moins défaillante. Comme l'explique un très récent article de Libération, la position du ministère a changé dans la journée. Après avoir tenu un discours particulièrement alarmiste et incité les écoles à ne pas faire sortir les élèves, ils ont finalement mis l'accent sur l'intérêt pédagogique de l'observation et encouragé officiellement les enseignants à déployer tous les moyens possibles à cette fin.

Mais le mal est fait. En l'absence d'accompagnement matériel, pédagogique et institutionnel, de nombreuses écoles se contenteront d'un déplorable confinement. Au delà de l'étonnante pénurie de lunettes (les éclipses solaires sont prévisibles, non?), il existe pourtant un moyen simple d'observer l'éclipse sans prendre le moindre risque : l'observation indirecte. À l'aide d'outils très simples, un carton percé, une écumoire etc., il est possible d'observer l'ombre de l'éclipse. C'est peut être moins facile qu'avec des lunettes mais cela aurait permis aux enfants de participer à l'évènement et de sentir autour d'eux le changement de luminosité. Un tel dispositif ouvre tout simplement la porte à une exploitation pédagogique de l'évènement. On ne cesse de déplorer le manque d'intérêt des petits Français pour les sciences : de quoi s'étonne-t-on quand on voit le manque d'intérêt de l'institution pour l'astronomie? Ce constat est d'autant plus regrettable que ces moyens d'observation indirecte sont exposés dans des documents en ligne vers lesquels pointe Eduscol : quand l'Éducation Nationale saura-t-elle rendre justice à la richesse de ses propres ressources ?

On me répondra peut-être qu'en l'absence de lunettes, même si une observation indirecte est organisée, le risque qu'un enfant regarde directement le soleil n'est pas nul. Certes. Mais ne vaudrait-il pas mieux prévenir ce risque par la formation que par le confinement ? Après tout, le soleil est dangereux tous les jours : les enfants peuvent s'amuser à le regarder n'importe quand. C'était là l'occasion rêvée de les sensibiliser à ce risque sanitaire. Sauf à les enfermer dans un placard couvert de coton, nous ne pouvons pas protéger nos enfants de tous les risques. De mon point de vue, la véritable protection réside dans l'éducation. Le renoncement dont font preuve un certain nombres d'académies est à mes yeux la marque d'un terrible manque de confiance : manque de confiance en la compétence des enseignants, capables, je n'en doute pas, d'organiser une observation sans risque pour peu qu'on leur en donne les moyens et manque de confiance en l'intelligence des enfants que l'on prend pour des sauvageons sans cervelle incapables d'appliquer une consigne de sécurité simple.

À l'arrivée, je m'interroge sur le message transmis aux enfants. Dangereuse, l'éclipse ? Ne risque-t-on pas ici de réveiller des peurs ancestrales contraires au rationalisme que tente de diffuser l'école ? Les représentations que les enfants se font du monde qui les entoure ne reposent pas seulement sur les discours explicatifs abstraits. Elle se fondent aussi sur l'expérience qu'ils ont des évènements qui surviennent : vivre une éclipse comme une menace dont il faut se protéger ne peut pas construire le même type de représentation du monde que la vivre comme une occasion à ne pas manquer. S'ouvrir au monde oblige nécessairement à en accepter les dangers, mais, dans le cas présent, un peu d'intelligence suffisait à les maitriser.

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