Kretinsky/Le Monde: au-delà de l'opération financière,

L'entrée de Kretinsky au capital du Monde rappelle aux Tchèques qu'aux temps sombres de Munich le fondateur du journal, Hubert Beuve-Méry, prenait courageusement fait et cause pour leur pays.

 

Au-delà de ses aspects financiers et des enjeux de pouvoir qui motivent la prise de participation de Kretinsky dans le Groupe Le Monde cette opération revêt, pour les Tchèques de ma génération, un côté symbolique non négligeable. Pour ceux-là, en effet,  Le Monde n'est pas tout-à-fait un quotidien comme un autre. Il reste lié à la figure de son fondateur et premier directeur, Hubert Beuve-Méry, dont ils n'oublient pas qu'il a été un des très rares opposants aux accords de Munich, cette trahison de l'Occident.

Curieusement, la presse n’en a rien dit. Et, même s’il y avait là un bel héritage à revendiquer et, plus cyniquement, une belle action de com à mener le principal intéressé lui-même ne semble pas y avoir fait allusion.

Or c’est une relation particulière qu’entretenait le futur fondateur du Monde avec la jeune Tchécoslovaquie. Et elle mérite d’être aujourd’hui rappelée.

Jeune doctorant Hubert Beuve-Méry arrive à Prague en 1928 pour enseigner le droit international public à l’Institut français. Parallèlement, il  travaille aussi comme correspondant en Europe Centrale de différents organes de presse français, dont Le Temps. Très vite, il perçoit la montée de nazisme en Allemagne et en mesure les conséquences pour les pays de la région.

En mars 1938 c’est l’annexion de l’Autriche. La Tchécoslovaquie est la prochaine proie désignée.  Or Beuve-Méry est convaincu que la France ne la soutiendra pas militairement malgré les accords passés entre les deux pays à la suite de la première guerre mondiale. Il va jusqu’à exprimer ses doutes au Président tchécoslovaque - lequel refuse de le croire, persuadé que la France honorera sa signature.

Mais ses craintes se réalisent. Le 30 septembre 1938 la France et la Grande Bretagne signent les accords de Munich, acceptant le dépeçage de la Tchécoslovaquie au profit de l’Allemagne nazie. La presse française, dans sa quasi-totalité, soutient la position officielle: le sacrifice de la Tchécoslovaquie est un moindre mal qui permettra le maintien de la paix en Europe. Mais ce n’est pas l’avis d’Hubert Beuve-Méry qui démissionne du Temps en protestation et exprime avec force ses « sentiments d’accablement et de révolte. »

Cette prise de position courageuse, le Général de Gaulle s’en souviendra en 1944, lorsqu’il acceptera la nomination d’Hubert Beuve-Méry à la tête du Monde. Juste revanche de l’histoire puisque Le Monde succède au Temps, victime de l’ordonnance du 30 septembre 1944 qui a interdit que reparaissent après la guerre les journaux ayant continué à paraître sous l’occupation.

 

 

 

 

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