De l'"invisibilisation" des apports conceptuels des femmes

La difficulté à reconnaître ses dettes intellectuelles envers ses prédécesseurs avait déjà été souvent dénoncée. Par Jean-François Revel notamment. Mais les femmes sont particulièrement concernées. Leurs apports conceptuels sont trop souvent « invisibilisés » par ceux qui les utilisent.

Nathalie Heinich a annoncé, dans Le Monde du 10 novembre, la création d’un collectif qui se donne pour objectif de recenser les faits d’ « invisibilisation » de la pensée des femmes, notamment mais pas seulement, dans le monde universitaire. Les exemples qu’elle cite - dénis d’antériorité, pillages et plagiats divers, condescendance envers les travaux des femmes dont la suppression de la fiche Wikipédia d’une physicienne quelques mois avant qu’elle ne reçoive le prix Nobel - montrent l’ampleur de la tâche.

Cela m’a rappelé une remarque de Jean-François Revel à propos des œuvres littéraires qui reste valable pour toutes les œuvres de l'esprit. Les auteurs, disait-il, ont une tendance fâcheuse à ne pas avouer leurs emprunts effectifs et à ne reconnaître de dettes envers leurs prédécesseurs que lorsqu'ils ne leur doivent rien mais que la citation de leur nom les ennoblit.

En décrivant cette tendance lourde de la gent intellectuelle (pour lui masculine... ) Revel a touché, me semble-t-il, un des ressorts profonds de l'"invisibilisation" des femmes que Nathalie Heinich dénonce. C'est déjà pénible de reconnaître sa dette envers un homme. Mais cela peut parfois "ennoblir". En revanche, reconnaître une dette envers une femme est proprement insupportable (parfois aux femmes elles-mêmes). Car, pour utiliser un néologisme, cela ne peut que "dénoblir".

 

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