Sylviane Agacinski sur le procès de Mazan : « Repenser une virilité civilisée et décente, capable de maîtrise de soi » dans Le Monde. Cette Tribune, qui permet de relativiser, mais il ne faut pas pour autant pas perdre le fil du combat, ce n'est pas juste une question de virilité, mais civilisationnelle. Jusqu'où nous validons les rapports de dominance qui structurent la relation parentale, du couple, de l'entreprise, de l'éducation, de l’État, des partis politiques, des religions.. et quel abus de pouvoir nous validons?
La question de la virilité est importante et fait partie du sujet mais ne passons pas à coté de cette opportunité historique de civiliser nos sociétés, car le sujet est plus vaste et inclut totalement la question du féminin qui est son miroir, le viol étant avec le féminicide l'aboutissement funeste d'un long processus d'humiliation et de soumission du corps des femmes aux "besoins", caprices et fantasmes masculins.
Certes tous les hommes ne sont pas des violeurs violents, et certains se maitrisent, certes tous les hommes ne valident pas le scénario de Mazan, d'ailleurs plusieurs ont su y dire non avec raison. Mais la culture du viol a fait qu'ils n'ont pas jugé utile de prévenir la justice, une femme abusée par son mari, c'est donc acceptable, ce sont des affaires privées comme on le dit encore de nos jours. La culture du viol a fait que certains ont du mal à voir, en quoi ils seraient coupables, vu que "le mari était d'accord". Certains ont découvert la notion du consentement lors du procès. certes, personne ne lit le code civil à part les juristes! Certains ne lisent même pas les journaux.... seules les blagues sexistes de comptoir les informent de l'évolution des mœurs?
La culture du viol ne renvoie pas seulement à ce que l'on fait, mais à ce que l'on accepte, tolère et excuse. A ce titre, nous sommes tous, hommes et femmes, imprégné.es de cette culture du viol qui façonne nos quotidiens, dont l'horizon tressaille à peine sous le dévoilement des metoo. Ce ne sont pas juste les hommes qui doivent être déconstruits, mais les hommes et les femmes qui acceptent cet équilibre toxique... qui fait que tous, hommes et femmes, avons appris à rire aux blagues sexistes qui humilient les femmes et les homos... parce que la meute dominante a dit que c'était drôle. Qui a fait qu'hommes et femmes, ont lâchement couvert les déviances, là de PPDA, là de l'abbé Pierre... sans jamais ni prévenir les prochaines victimes, ni les dénoncer. Beaucoup de femmes, d'homme ont aussi validé le droit du cuissage, dans les milieux artistiques avec fatalisme, "ben si tu veux le rôle, t'as pas trop le choix, c'est à toi de voir jusqu'où tu peux aller..."comme si c'était normal, incontournable. On le voit, de façon désolante, dans le témoignage de certaines épouses lors du procès, les femmes incarnent, assument, portent, cautionnent, elles aussi, la culture du viol, quoiqu'il leur en coute!
Ce procès est historique : malgré le fait que les abus sont incontestables étant filmés, la victime irréprochablement victime, on tente encore de la souiller. N'êtes-vous pas exhibitionniste, n'êtes-vous pas consentante quand même? N'est-ce pas un jeu avec votre mari ? Pourquoi portez-vous des pantalons à taches, des lunettes de soleil? Pourquoi votre mari a des photos de vous suggestives? Le viol est le seul cas où la victime doit se justifier d'être une victime, présumée coupable et non présumée innocente? En cas de meurtre, même si il y a eu conflit avant, on ne dit pas : "vous n'auriez pas du le fâcher ou dire non au meurtrier!" comme on le fait pour le viol. Cela est la culture du viol, la culpabilité, la honte est du coté de la victime... sauf quand le viol est suivi d'un meurtre. Là, on ne rigole plus, avant si!
Pourquoi ? Dans la plus part des cultures, on a choisit de museler, d'effacer, de contraindre les femmes au lieu d'apprendre aux hommes à maitriser leur psyché et leurs pulsions corporelles, tout en les confortant dans leur supériorité : quand elle dit non, ça veut oui, tu peux foncer. Leur éducation est souvent faite à partir de film porno, haut lieu de mépris et d'objectivation féminine. Il faut dire qu'il n'y a pas grand choix! Vu le tabou généralisé! Éducation féminine ? Ben, souvent on a choisit de les maintenir dans l'ignorance de la chose, pour qu'elles restent "pures" et bien dociles. Dans d'autres cas, on leur apprend à bien assouvir les besoins masculins pour être de bonnes épouses. Et elles? leurs besoins n'existent pas, ils sont tabous, des fois qu'elles négligeraient leur mari! Le plaisir féminin est le tabou du tabou, à commencer pour les femmes, qui le découvrent parfois fort tard. Dans certaines cultures, on leur enlève même le clitoris pour éradiquer le sujet. Il y a forcément des réponses du coté lesbien, je n'ai pas étudié le sujet, mais on sait que les couples homosexuels n'esquivent pas le problème de la dominance, ses abus et violences, donc le sujet va au delà du patriarcat et de l'hétéro sexualité.
Not all men? Certes tous ne sont pas violeurs, tous ne sont pas violents, mais combien d'hommes mariés ont cru que le oui du jour de mariage valait pour chaque jour de leur vie, avec l'alibi du devoir conjugal? Combien ont imposé à leur femme de céder parfois plusieurs fois par jour, plusieurs fois par semaine ? Ceci malgré leurs douleurs vaginales? Combien d'hommes mariés ont pris gentiment leur femme par derrière pendant qu'elle dormait? On dit bien prendre, comme on prendrait une pomme dans la corbeille de fruit avant de croquer dedans à pleine dent? Combien d'hommes ont réveillé leurs femmes pour faire crac-crac, parce qu'ils n'arrivaient pas à dormir, comme si nous étions un bon somnifère et n'avons nullement besoin de dormir, nous? Combien d'hommes vont de fantasmes en fantasme montant crescendo, jusqu' à trainer leur conjointe dans des trucs échangistes pour "remettre du piment" dans un couple lassé de leurs assauts? Pour les cas les plus violents, combien de femmes ont le choix entre un acte sexuel imposé ou obtenir de l'argent de leur propre mari, bourse du ménage ou être battue? J'ai connu une femme que le mari tenait en lui donnant juste 100 francs par semaine... pour faire les courses du ménage. Étant jeune, j'avais lu un livre de féministe dont j'ai oublié le nom, qui décrivait le mariage comme une forme de proxénétisme privé légalisé. A l'aube de mes 20 ans, encore fleur bleue, je les trouvais, moi aussi, virago, les féministes. Après 20 ans de mariage et moultes confidences féminines, je comprends ce qu'elles voulaient dire les vieilles féministes. Combien de femmes ont accepté ce jeu de soumission, au départ par amour, pour faire plaisir à leur mari, pour respecter leur couple, puis pour garder une unité familiale pour leurs enfants, pour rester une famille unie, exemplaire face aux voisins, à la famille... jusqu'à ce qu'elles n'en peuvent plus et donc demandent le divorce?
Pourquoi les demandes de divorce sont principalement à la demande des femmes, alors que financièrement elles ont tout à y perdre? Dans la charge mentale et physique, parce le boulot, il faut l'écrire sur la todo-list ET le faire, il y a aussi la servitude sexuelle qui se met en place une fois la lune de miel désucrée au bout de quelques mois, de quelques années, après le deuxième ou le troisième enfant, la charge parentale absorbant toute l'énergie, c'est selon....
Combien d'homme refusent les médiations familiales, les médiations de couple, ne voulant pas partager, exposer, dévoiler les dessous de leur vie... une forme de culpabilité quand même? La logique, c'est : moi je vais très bien, j'ai juste besoin de relations sexuelles, normal quoi; c'est toi qui ne va pas bien, va donc chez le ou la psy! Un déni de remise en question?
Pour la plus part, homme comme femme, le consentement pas à pas est une découverte, dont l'intégration n'est pas évidente, d'où la réaction ringarde sur le droit d'importuner. A date quand on disait non, on avait droit, soit à des phrases blessantes, soit à des mouvements d'humeur, soit des insultes, soit des gestes violents, rarement juste une déception ou un oui je comprends, tu es fatiguée. Certes, il y a le célèbre mal de tête, qui fit si rire dans les vaudevilles. Certaines ont censuré la période des menstrues, cela faisait au moins une pause sans jugement aucun, d'autres n'ont même pas pu. Certes, quand on creuse le sujet, on se demande comment faire cohabiter le devoir conjugal avec le consentement, où sont les limites respectives? Il rend presque la médiation incontournable?
Donc oui, ce procès est historique, parce qu'il challenge toutes nos pratiques coté masculin, comme féminin pour une grande partie de la population. Et demande à chacun de se rééduquer pour créer des relations plus respectueuses, plus harmonieuses, peut-être moins fréquentes mais plus douces et plus belles, une sexualité épanouissante pour tous?
Chiche, faisons-en l'objectif : une deuxième révolution sexuelle est à faire!