Lire? Pour quoi faire?

Enfant je n'aimais pas les livres. Ou plutôt, parce que je lisais très lentement, parce que dans mon environnement cet acte de plaisir solitaire de la lenteur et de la dégustation se devait d'être accéléré, je trouvais les livres compliqués et usants.

Enfant je n'aimais pas les livres. Ou plutôt, parce que je lisais très lentement, parce que dans mon environnement cet acte de plaisir solitaire de la lenteur et de la dégustation se devait d'être accéléré, je trouvais les livres compliqués et usants.

 

À la maison, lorsque mon père rentrait de tournée avec le nouveau Luky Luke ou le tout dernier Astérix, mes frères ma sœur et moi nous disputions la première place. Et puis, si elle était par malheur prise par un plus rapide, la deuxième... ou la troisième... Un tour de lecture s'organisait ainsi et d'aucuns mettaient la pression à celle ou celui qui avait l'heur de commencer à savourer avant tout le monde.

Lorsque j'avais décroché la première place et alors qu'il me fallait au bas mot une bonne semaine pour me repaître de la BD nouvelle, les trois autres n'avaient de cesse de me presser puis de fustiger ma lenteur, connotant son heureuse propriétaire de bien des qualificatifs disgracieux. Je commençai à trouver à la lecture un plaisir contraint. Le complexe augmentant, je me laissai dire qu'elle ne devait passervir à grand-chose sinon à exciter les impatiences pour générer des concours de vitesse dans lesquels je ne trouve que rarement du plaisir. Et puis, aucollège, rares étaient les auteurs dont les textes m'intéressaient.

Un jour pourtant, une rencontre. Un ovni dans ma vie. Le déclic salutaire qui a fait que soudain, la langue publiée m'a semblé digne d'intérêt. Le texte objet de convoitise capable de bousculer mes croyances et mes idées convenues. Le truc en question : Samuel Beckett, un Irlandais écrivant en français du théâtre de l'absurde. En attendant Godot.

Treize ans, classe de quatrième. Le Théâtre de feu, troupe montoise, donne ses représentations au théâtre municipal et le professeur de français nous conduit au théâtre, sortie obligée qui nous fait collectivement à la fois grincer des dents - le théâtre, ce truc de vieux ! - et en même temps apprécier un moment de relâche, de sortie, d'enseignement autrement.

Alors, je ne comprends rien. Rien de ce qui m'est raconté sur scène. Pourtant j'apprécie. Pourtant, jetrouve formidable cette pièce dont je ne peux me saisir, où sans doute l'action manque tandis que la répétition n'a de cesse... Je constate que le langage m'est accessible car il est simple, mais que les phrases associées ne font pas sens dans mon esprit. Stupeur ! Je n'ai finalement pas de mots pour dire ce que je vis avec cette rencontre.

À postériori, je crois que mon amour du langage est né au théâtre municipal de Mont-de-Marsan. Merci à Samuel Beckett et à ceux qui le jouèrent alors de m'avoir « décollé » la cervelle de ses habitudes déjà marquées pour aller la titiller là où elle n'avait rien développé encore. Merci à eux de m'avoir donné à comprendre que lorsque les mots manquaient pour exprimer une sensation, une émotion, c'est qu'ils n'étaient pas suffisamment nourris et entretenus, mais que cela pouvait changer.

Depuis lors, j'ai du plaisir à ne rien comprendre, en littérature comme au cinéma, au théâtre. À me trouver bousculée par des mots qui font chavirer mes pratiques, ma relation syntaxique. Car tout n'a pas à faire sens spontanément. Il est parfois des mots qui vous travaillent avec lenteur, gravant dans votre être le chemin unique d'une relation toute personnelle. Les mots, les siens comme ceux des autres, sont transcendants.

Depuis Beckett, je regarde les mots autrement et les livres avec curiosité. Après lui, j'ai rencontré Camus, Poe, Lovecraft et tant d'autres qui m'ont donné de quoi grandir en intelligence, en compréhension de moi-même comme de celle du monde à travers une internationale littéraire. Qui m'ont donné le frisson ou bousculé mes convictions. Qui m'ont appris à vivre en acceptant d'évoluer et donné à rêver.

Puis dans la vie qui est la mienne, les livres ont pris leur place professionnellement. À peine vingt ans et me voilà entrant au service littéraire de la maison Gallimard. Hasard des rencontres, des opportunités, car je croyais mon destin dans la musique, pas en littérature. Moi, j'écris des chansons. Les livres c'est compliqué. Ça prend du temps et ça vous met la honte...

Pourtant, huit ans de travaux auprès de deux directeurs littéraires, au moment où la maison d'édition change de président directeur général et se réinvente une stratégie. Des livres partout. Des auteurs inconnus pour moi inscrits au catalogue. De nouveaux à découvrir en manuscrit. Des auteurs en chair et en os que je croise, avec lesquels je bavarde et que je trouve plutôt humains, fréquentables pour certains. Émulation, stimulation, vertige du fond riche, inépuisable, énorme. Les livres envahissent ma vie, mais c'est professionnel bien sûr !

Une fois mes classes effectuées, je quitte la vénérable maison et prends le temps de mettre au monde deux enfants en leur dédiant du temps. Cependant, besoin de travailler à nouveau. Besoin de faire fonctionner mon cerveau et ses rouages surprenants. Besoin de parler et sculpter la langue autrement que par onomatopées ou tranches de son répétées pour les transmettre à deux apprentis.

Je deviens préparatrice de copie correctrice. Travaillant à domicile, je révise des textes avant publication. Ici, ma lenteur d'origine est parfaitement récompensée car le métier demande calme, patience et lecture ralentie en quête de la moindre faute, redite, confusion... Je parfais mon langage et m'enrichis de sa technique, de sa mécanique, de sa codification. Ma caisse à outils profite et s'étoffe.

Commence une période curieuse où se développe ma lecture critique. La traque née du métier de correctrice déforme ma vision et les mots deviennent sujets permanents d'enquête. Les livres que je lis par plaisir sont malgré moi à l'étude. Le questionnement né d'un travail psychologique, analytique renforce l'écoute du sens indirect dont les mots sont porteurs. Le langage est à lecture multiple, à sens direct, induit, caché parfois. Je grandis du verbe.

Je lis sans plus de retenue. À mon mode. Plusieurs livres simultanément. Je laisse certains avant la fin. Circule dans des textes ardus sans comprendre d'emblée. Relis des phrases sans compter. Je profite des mots tout en sentant qu'ils structurent mon être et mes pensées.

Un jour l'évidence m'arrive : j'ai à écrire. Au-delà des chansons, de leur incise, rythme et nécessaire précision, j'ai à écrire long. Un nouveau chantier s'offre à moi : vertige des possibles, rémanence du complexe, réorganisation de vie...

J'étudie la production du langage écrit. Sans le noter d'emblée, j'observe pourtant les rouages. La circulation. Les faux-fuyants et l'art de la procrastination. Je comprends qu'écrire est un acte physique. De résistance à soi. De permanente négociation. Écrire, c'est être en commerce avec soi. Et ce qui émerge de soi. C'est oser être ambivalente, multiple, sombre et odieuse. C'est ouvrir la porte à tout ce qui a été retenu, policé, rangé et empesé pour oser la relâche totale et la relaxe permanente. Tandis que je comprends que les mots de l'écrit œuvrent à préciser mon oralité.

Alors, si écrire et lire sont tout cela, je veux me faire passeuse de ces trouvailles. Je veux transmettre et dire à d'autres qu'on ne peut s'en passer. Que les mots de notre langage sont ceux qui nous font. Que plus nous les apprivoisons plus nous grandissons. Qu'il est nécessaire d'enrichir son langage, de le couver et de le nourrir comme un bien rare et précieux indispensable pour vivre avec soi, ensemble, et oser se comprendre.

J'organise ma vie pour suivre cette conviction, écrire, lire, dire et témoigner. Faire entendre que l'écrit, la solitude de la relation au livre, la capacité de comprendre par soi-même et de suivre ses propres pistes réflexives, sont indispensables au statut d'être humain.

Je veux dire ce que les mots écrits jouent dans ma vie. À quel point je les aime et les remercie de ce qu'ils contribuent à faire de moi.

Au moment où je termine cet article, je reçois un courrier de l'école élémentaire de Cazères (31). Le 24 mai, j'étais auprès des élèves de Madame Thomas pour une rencontre : pourquoi écrire ? comment ça marche ? à quoi ça sert ? Deux heures et demie de questions et réponses, d'échanges constructifs avec des élèves de CM2 curieux, vifs, intéressés. Aujourd'hui, chacune et chacun m'adresse une lettre, rassemblées dans un dossier joliment présenté. Chacune et chacun remercie et raconte de quoi il s'est nourri pendant l'après-midi, ce qui a fait sens. Plusieurs disent vouloir devenir écrivain.

Écrire ? Lire ? Pour quoi faire ?

Hélène Duffau

 

Cet article est reproductible en citant son auteureet la source.

http://heleneduffau.unblog.net/2011/06/28/28-juin-2011-lire-pour-quoi-faire/

 

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