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Billet de blog 5 oct. 2011

À propos de culture dans la société du spectacle

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Voilà plus de 25 ans que je travaille dans le milieu de l'édition, tout en fréquentant cinéma, théâtre, exposition, concert à mon rythme... La professionnelle du livre que je suis a vu l'édition passer (années 1990) aux mains d'administratifs, de financiers, d'actionnaires chez certains, ce qui a changé la donne d'une façon très lisible et compréhensible par tous : quand les éditeurs "donnaient" auparavant 10 ans à un auteur pour rencontrer son public, donc s'adonner à son oeuvre, tout en l'accompagnant de conseils et temps passé avec lui à retravailler ses manuscrits le cas échéant pour lui permettre de faire "ses preuves", c'est maintenant immédiatement que l'auteur est sommé de "réussir" sans aucun accompagnement éditorial. C'est-à-dire que l'auteur doit parvenir à "vendre" le premier tirage de son livre au moins, ce qui rembourse les frais et constitue, pour l'éditeur, une opération tout juste rentable. Dans le cas contraire, il sera compliqué pour lui de publier un 2e ouvrage.

La publicité dans l'édition ne permet pas de faire connaître de nouveaux talents car les éditeurs investissent là où ils sont certains de profiter à fort taux. Jean d'Ormesson disait très justement qu'un euro misé sur un livre qui se vend déjà rapporte toujours plus qu'un euro misé sur un livre à faire connaître : c'est ainsi que les éditeurs jouent, dans un esprit mercantile qui laisse de moins en moins de place à une pensée novatrice hors des sentiers battus.

Alors, un livre de Frédéric Beigbeder, qui bénéficie d'une aura "scandaleuse" et de son savoir-faire de publicitaire pour vendre à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires, est-il "meilleur" de ce fait qu'un de Lola Lafon, bien moins connue, bien moins vendue, mais digne pourtant de publier et d'exprimer les univers qui sont les siens, parfaitement rebelles, féministes et alternatifs ? Je pense qu'il est prudent de se garder de juger de la qualité d'une oeuvre au nombre des personnes qui la fréquentent car ici, tous n'ont pas les mêmes moyens.

Les artistes sont souvent des précurseurs. Des oeuvres disent et dénoncent, proposent et réinventent, portent sur la société un regard critique, parfois constructif, donnent à penser. Parce qu'ils ont le sensible développé, les artistes nomment et interrogent ce que d'aucuns subissent sans toujours comprendre. Dans ce sens, la culture "artistique" est nécessaire et constitue un contre-pouvoir.

Le modèle économique survenu dans l'édition est également arrivé chez les financeurs culturels à travers le besoin du "retour sur investissement". Ce qui gâte la culture et son financement, c'est bien, je le crains, cette recherche d'effet rentabilité d'un côté et électoraliste de l'autre qui n'a, jusque-là, pas permis de penser un projet dans sa globalité, sinon par des lignes sommaires : des troupes et artistes de renom financés pour briller au-delà des villes et des régions (ici, la littérature est portion congrue, car peu spectaculaire) ; des financements dans les quartiers pour de l'action culturelle de proximité, ou de l'action socio-culturelle, montrant ainsi qu'on fait des choses notamment pour les populations dites "empêchées". Il est important et opportun d'accompagner les artistes et acteurs culturels dans leur développement, au-delà d'un saupoudrage de subventions politiquement correct, comme c'est souvent le cas.

Mon constat aujourd'hui, à partir de mon expérience de terrain, entre édition, formation professionnelle et animation d'ateliers d'écriture, c'est que bien de mes congénères ne savent que très peu du monde dans lequel ils vivent, avec un flou absolu concernant l'organisation sociale et politique, les droits et devoirs citoyens, la vie artistique, la création... Au point que j'en suis venue récemment à penser concevoir des modules de formation en culture générale, pour contribuer à re-donner à penser, à conceptualiser, à élaborer une réflexion, là où, pour beaucoup, la pensée est réduite à la violence de ce que dit le journal télévisé, l'analyse critique absente et palliée par un "de toute façon, c'est comme ça !"

Une des premières questions que les enfants me posent, lorsque j'interviens en tant qu'auteure en classe est : "Tu es célèbre ?" Je demande ce que cela signifie : "Ben, est-ce que tu passes à la télé ? Est-ce que tu gagnes plein d'argent ?" Savoir pourquoi j'ai fait le choix d'écrire des livres ne leur vient pas avant que je ne leur en parle. Pourtant, être artiste participe d'un choix, comme être garagiste, paysanne, avocate...

Artiste ? à quoi ça sert si ça ne gagne pas plein d'argent ?

Ce qui me semble primordial dans le moment que nous traversons, entre crise économique et, pour bon nombre, crise d'identité, de cadre, de valeurs, c'est de donner à chacun la possibilité de développer sa créativité s'il le souhaite. Ainsi, un jeune sera bien plus à l'aise pour se projeter dans la vie s'il est capable de la rêver, de l'idéaliser même, de l'inventer au-delà du seul mythe de l'argent facile et de la prétendue célébrité.

Pour que la culture devienne accessible à ceux qui ne la pratiquent pas, comprendre ce qu'est la création, au service de quoi elle vient (non pas à quoi elle sert) est peut-être un préalable, tout comme essayer de créer pour comprendre ce qui se joue alors, ce que cela révèle de soi. Que ceux qui le souhaitent cherchent où leur création existe, dans quel champ elle peut se développer et comment l'accompagner à s'épanouir. Qu'ils comprennent que l'artiste n'est pas un être supérieur, différent, inaccessible : s'il choisit de créer, c'est souvent par nécessité, par besoin vital de nommer ce qui l'agite, parce qu'il ne sait pas faire autrement ; pas parce qu'il serait "élu des dieux" !

Et si tout le monde ne devient pas artiste, tout le monde est capable de créer, et c'est cela, à mon sens, qui manque le plus aujourd'hui à notre société : la créativité !

Culture et divertissement sont souvent confondus dans la fameuse société du "spectacle" que nommait Guy Debord (http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Société_du_spectacle_(livre)) et que nous vivons de plein fouet. Pour moi, la culture est tout sauf le culte aux idoles qui s'apparente aux croyances et à la religion. La culture c'est le partage des histoires, des rêves, des mythes, des symboles qui nous font, nous interpellent, nous grandissent et nous donnent la curiosité de continuer d'avancer en faisant société, les uns avec les autres et les uns par les autres.

Hélène Duffau

Le 2 octobre 2011

http://heleneduffau.unblog.net

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