Barrage de Sivens : R comme…

Au cours de l’année qui vient de s’écouler, les habitants du Tarn concernés par le changement climatique, la nécessaire transition écologique, le respect de la terre et des humains qui y vivent... ont connu de nombreuses déceptions.

Au cours de l’année qui vient de s’écouler, les habitants du Tarn concernés par le changement climatique, la nécessaire transition écologique, le respect de la terre et des humains qui y vivent... ont connu de nombreuses déceptions.

Dans le cas de la lutte contre le barrage de Sivens, la déception est liée aux politiques, élus d’un peuple dont ils méprisent les revendications à l’aune d’une démocratie qu’ils corrompent en un seul but : servir leurs intérêts comme ceux de leurs obligés. Déception liée à la désinformation qui a sévi sans relâche localement pour mettre à mal les opposant-es et piétiner la consistance de leurs arguments éclairés, documentés, pour les ridiculiser et les précéder d’une réputation sulfureuse. On a tout entendu ici concernant les zadistes, régulièrement insulté-es, pointé-es en étrangèr-es, méprisé-es, taxé-es de tous les maux pour éviter de discuter du fond. Dans les systèmes de propagande, il convient de mettre à mal les personnes, de bafouer leur crédit, afin de brouiller l’attention vers leurs propos et de réduire tout échange à des inepties et une guerre d'opinion. Au pays des droits de l’Homme, moins les citoyen-nes s’expriment ouvertement, mieux l’État porte ses experts au devant des médias afin que le « système » continue de fonctionner dans le sens du tout-consommable, de la méticuleuse dégradation planétaire, en suivant un point vue unique, celui du « TINA » (there is no alternative).

Déception quand les militant-es sont systématiquement molesté-es par les forces de l’ordre, les chiffres inversés : violence contre la police relayée dans les médias, celle contre les opposant-es à peine dévoilée. Des résistant-es accusé-es, traduit-es en justice ; les plaintes contre les policiers déboutées.

Déception liée au comportement des agriculteurs, ces industriels céréaliers — je les différencie des « paysans » — manipulant des sols appauvris aux engrais synthétiques assoiffés d’eau, où ils plantent des céréales supposées se développer dans de tout autres territoires. Persuadés que les citadins les méprisent, ils opposent menaces et battes de base-ball en lieu et place de toute discussion. Chez eux, on ne cause pas, on cogne. S’ils sont pieds et poings liés par le système des primes qui les asservissent aux ordres des chambres agricoles comme à leur syndicat, on a connu plus engagé en termes de résistance contre un système inique. Dans un silence assourdissant, leur profession connaît l’un des plus fort taux de suicide (lire dans La France agricole). Les agriculteurs souffrent dans l'exercice de leur métier mais c’est sur les zadistes qu’ils se défoulent, contre les écologistes qu’ils nourrissent leur haine. Curieusement, ce n’est pas contre ceux qui les mettent  genoux ou qui les empoisonnent avec les pesticides…

Déception quand, dans la nuit du 24 au 25 octobre et à l'encontre de la décision annoncée par le préfet du Tarn, les forces de l’ordre reviennent en faction sur le site auparavant débarrassé des machines qui y sévissaient pour le barrage. Déception et douleur quand, le lendemain, un jeune homme de vingt et un ans est assassiné par les forces de l’ordre et que l’État s’empresse de réécrire l’histoire de l’histoire pour se dédouaner, en agitant ses réseaux d’influence médiatique pour accentuer sa couverture. Car il s’agit que le peuple se taise et que l’État et ses instances locales continuent de sévir, en toute impunité. Dès lors, un message est clair : vous militez à vos risques et périls. Les corps d’armée connaissent des pourcentages de pertes humaines là où l’économie parle de variable d’ajustement. Dans ce monde, l’humain qui vit hors des cénacles paie le prix fort. 

Déception quand un président de département s’exprime de façon calamiteuse au lendemain de la mort de Rémi Fraisse (lire chez Public Sénat). Chacun avait pu lire localement la revue départementale distribuée gratuitement qui faisait l’éloge du barrage, tandis que bon nombre des citoyen-nes tarnais-es avaient reçu un courrier publiposté par le département dans lequel son président faisait la part belle à la rumeur, au scandale de la zad, pour mieux passer sous couvert les magouilles et organisation entre gens de bonne compagnie. Déception quand ledit politique est réélu à la présidence départementale (lire chez Mediapart), alors que son comportement dans l’affaire est plus que douteux et qu’il continue de s’affranchir des lois pour le barrage (lire le blog de Bernard Viguié).

Déception quand les collectifs des Bouilles et Sauvegarde du Testet n’arrivent plus à travailler ensemble car des intérêts priment qui semblent détachés de la lutte et empêchent de persévérer avec justesse. On sait la force de l'État et de ses services infiltrés pour mettre à mal les mouvements contestataires en instillant la division...

 

Alors, à force de déception citoyenne, de reniement de la démocratie au plan local comme national, de répression, les citoyen-nes n'ont de cesse de s’organiser en solidarité. D’aucun-es sont en avance sur les politiques dont les intérêts sont à court terme et sous influence. Le peuple sait s’unir et se soutenir, on l’a récemment vu en Grèce, en Espagne. Il serait temps que les élu-es le comprennent. Dans le Tarn, la colère ne faiblit pas. Aujourd’hui, un citoyen qui connaît bien les tractations liées aux barrages met le préfet en accusation : J'accuse le préfet Thierry Gentilhomme.

Après la violence de la lutte contre le barrage de Sivens, après l’incompréhension et le deuil, c’est un travail de mémoire qui s’opère dans le territoire. Pour ne rien oublier, dans la patrie de Jaurès, du cynisme des politiques sous étiquette socialiste et UMP, des agriculteurs miliciens pro-FN, des gendarmes collaborateurs. Zadistes et opposant-es poursuivent la lutte en informant (lire chez Reporterre). Un jeune homme a été tué, des militant-es ont été gravement blessé-es et humilié-es. Mais, surtout, rien n’a bougé quant aux décisions concernant le projet de barrage inutile et coûteux, comme cela a été maintes fois démontré.

R comme… est un livre consacré à la mémoire de Rémi Fraisse. Il rassemble des textes qui tracent la lutte tarnaise. L’ouvrage est disponible par souscription et le bon est à télécharger ci-dessous.

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