Sorry to bother you

Voilà un moment que je n’avais pas vu un film aussi déjanté, caustique, critique, tonique. Cela fait beaucoup pour un seul, mais c’est vraiment ce que j’ai ressenti pendant la projection de Sorry to Bother You, de Boots Riley, à l’American Cosmograph de Toulouse. Du Spike Lee des jeunes années à la sauce Gondry, tout comme !

Affiche Sorry to Bother You Affiche Sorry to Bother You
Le film s’ouvre sur une scène de chambre, dans laquelle deux amants, Cassius Green (Cash) — Lakieth Stanfield — et Detroit — Tessa Thompson —, devisent sur la mort, le fait qu’on n’est pas obligé de marquer l’histoire lors de son passage terrestre, la probable prochaine explosion du soleil, en guise d’angoisses existentielles.

Cassius vit dans une piaule aménagée dans le garage de son oncle auquel il doit 4 mois de loyer. L’oncle est menacé d’expulsion, la crise est là. La compagne de Cash est plasticienne et leur époque est particulièrement cynique : les shows télévisés attisent veulerie et médiocrité, tandis que le pays (États-Unis d’Amérique) promeut un nouveau concept sociétal ou l’on vit, travaille — et meurt sans doute — dans son lieu de travail, comme en Chine dans les villages usines qui exploitent à bas coût et dans des conditions draconiennes la main-d’oeuvre. Les publicités pour attirer les chalands dans ces lieux que d’aucuns jugent d’exploitation humaine, montrent des chambres à lit superposés, des plateaux-repas repoussants que les personnages font mine de trouver formidables et suaves…

Cassius est un bon baratineur. Il se fait embaucher sans un centre de téléphonie et doit vendre des encyclopédies, entre autres produits et, surtout, toujours suivre le script qui lui est confié, toujours suivre le script. Après des débuts difficiles où il se fait raccrocher au nez dès sa première phrase : « Sorry to bother you (Désolé de vous déranger) », il bénéficie des conseils d’un aîné qui lui recommande de prendre une voix de blanc (Cassius Green est noir) pour mieux séduire son client.

Il fracasse les ventes et s’approche de l’étage des super vendeurs, le Graal dans cette entreprise. En parallèle, 2 comparses collègues s’organisent pour dénoncer l’entreprise et son exploitation du personnel, ils préparent la grève. Detroit prépare une exposition performance pour dénoncer les ravages de l’exploitation de coltan au Congo, et l’enfumage du nouveau concept sociétal dénoncé comme esclavagiste.

Cassius est partagé entre le besoin de gagner de l’argent pour aider son oncle et changer de statut social, et l’envie de militer pour la redistribution des richesses dans la boîte.

Mais il rejoint l’étage des super vendeurs, ambiance start-up et coworking, où tout est clair, calme et policé, chacun-e bellement vêtu-e… Ici, les choses se corsent puisqu’il lui faut dorénavant vendre de la main-d’oeuvre à bas coût — celle issue du nouveau concept qui va sauver le pays — à tout type d’industriels peu regardants des conditions de vie et de travail concernant celles et ceux fabricant leurs produits. À nouveau Cassius explose les ventes. Ambiance festive quand les chiffres sont bons, on se congratule, on boit pour marque le coup et tout est fait pour flatter l’ego et rendre l’immonde acceptable — et l’on pense au Loup de Wall Street.

Cassius est en passe de perdre sa petite amie. Il a mal tourné selon elle, qui ne le reconnaît plus. Lui demeure tiraillé entre sa vie d’avant dans le placard garage et le luxe de son nouvel appartement lumineux, à la décoration épurée, sa nouvelle voiture nécessairement puissante… Les salariés de l’entreprise de téléprospection entrent en grève, tandis que chaque matin, les forces de l’ordre forcent le blocus pour que les super vendeurs accèdent à leurs locaux.

Battant les records de vente comme personne, Cassius est invité chez le grand patron des usines nouveau concept. L’homme est cynique, fasciné par le profit et la mise au service de son enrichissement de quantité d’humains acculés à la misère qui choisissent son concept pour, enfin, croient-ils, s’offrir un avenir radieux. Lors d’une errance ubuesque dan la villa du ponte en quête des toilettes, Cassius rencontre des monstres mi-humains mi-chevaux, souffrant des douleurs de la transformation de leurs corps. Il a auparavant pris une longue ligne de ce qu’il pensait être de la coke  mais qui est un premier trait du produit actif de sa mutation en monstre. Il découvre, dans un court film d’animation — qui me semble signé de Michel Gondry — que l’humain n’est plus assez rentable et que sa mutation en mi-cheval le rendra plus performant, générant de nouveaux profits pour qui tient ses rênes.   

Et le film part en vrille, tout s’accélère, il faut déjouer les plans du magnat et libérer les victimes en voie de transformation — ou déjà mutées.

Au-delà de ce qui pourrait passer pour une simple comédie, voilà un film engagé qui pointe sur un ton léger et complètement déconnant les dysfonctionnements de son époque — il s’inscrit en 2016 — où la quête du plaisir constant et de l’argent faciles sont dénoncés, tout comme la manipulation médiatique, l’asservissement des masses au profit d’une poignée de tordus vénaux. Il dit aussi, et le message est puissant, que l’art est un outil de subversion et de résistance comme de dénonciation. Qu’une fois l’ego apaisé, le sens de la vie se précise, et que c’est bel et bien ensemble que l’on peut faire tomber les murs de la tyrannie et obtenir la victoire.

Une belle fable, parfois tirée par les chevaux, mais qu’importe !

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