Sivens : récit d’un week-end de désobéissance

Démonstration est faite que le blocage des miliciens est de peu d’efficacité. Militant-es et occupant-es restent déterminé-es à ne rien concéder à la peur et aux tentatives d’instaurer la terreur.

Le contexte 

Le collectif de sauvegarde du Testet pointe la déliquescence d’un projet de barrage surdimensionné, aux acteurs juge et partie, très coûteux pour la collectivité. Le collectif documente, critique, propose d’autres options. La discussion avec les édiles est impossible, une zone à défendre (ZAD) est créée en octobre 2013. Le collectif des Bouilles naît alors, son site documente la vie au Testet, dans la vallée de Sivens.

En 2014, les miliciens pro-barrage interviennent en toute impunité : doigts cassés, intimidations, assauts nocturnes, dégradation de biens…

Pendant que les collectifs dénoncent les malversations du dossier, la tentative de passage en force, usent de recours légaux, les élus locaux, visiblement irrités par la fronde, multiplient les déclarations publiques qui visent à discréditer les protectrices-teurs du site comme ses occupant-es, tout en évitant soigneusement de répondre aux critiques sur le sujet du barrage.

En pleine crise économique qui met à mal les financeurs publics que sont les citoyen-nes, d’aucuns remettent en question les coûts exorbitants des projets « de croissance » menés par des élu-es supposé-es représenter l’intérêt collectif. Dans les territoires, il semble que cela soit irrecevable, voire intolérable, en régime dit démocratique. Dans le Tarn, une telle attitude est devenue dangereuse : le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, 21 ans, est tué par un tir de grenade offensive : les responsabilités liées à cet acte demeurent en pleine nébuleuse (lire ici). Pendant ce temps, les miliciens pro-barrage continuent de sévir.

Samedi 7 février

Pour le lancement du livre Sivens, sans retenue, qui rassemble des textes contre le projet de barrage, les éditions de la Lenteur avaient invité publiquement à partager une soupe, à midi, à la ZAD.

Au matin, les miliciens pro-barrage bloquent les accès par la route de Barat et la départementale 999. Des gendarmes les encadrent, espère-t-on, car, compte tenu des collusions dénoncées le week-end précédent lors du blocage des routes et propagation de la terreur dans Gaillac (lire ici et encore ici, puis ici), des inquiétudes subsistent quant au laisser-faire local.

La présentation du livre se déroule en public, mais la plupart des zadistes, pris dans la nasse, ne peuvent rejoindre le lieu de repli où se regroupent une quarantaine de personnes.

Pendant ce temps, aux alentours de la ZAD, deux femmes sont prises à partie par un homme qui dit vouloir les « trucider », un homme retrouve sa voiture sur le toit, un autre, son pare-brise éclaté, le rétroviseur cassé.

Dimanche 8 février

Des militant-es se donnent rendez-vous à Gaillac. Ils sont une vingtaine, montent dans plusieurs véhicules, sous l’œil des gendarmes qui filent leur cortège. Les voitures sont arrêtées pour contrôle « de routine » au rond-point de Sainte-Cécile (D999), puis reprennent leur route suivies par trois fourgons.

L’accès par le chemin des Caumonts est impraticable, les passages suivants pas mieux, les gendarmes mobiles sont déployés et bloquent le périmètre. Le cortège croise un véhicule de la Dépêche du Midi et poursuit jusqu’à un renfoncement, en bordure de route, depuis lequel les passagers montent dans la forêt. Le caméraman de France 3 qui les accompagnait jusque-là prend quelques images et rebrousse chemin.

Le groupe progresse à couvert dans un sous-bois encore enneigé. Des oiseaux dans la forêt, du soleil, un paysage magnifique, ni quad ni miliciens.

Arrivé-es sans encombre à la ZAD, les militant-es rejoignent les occupant-es pour tenir leur assemblée générale.

En fin de journée, le groupe traverse à nouveau la forêt pour rejoindre le lieu de rendez-vous. Scène cocasse de gendarmes mobiles demandant au groupe de quitter le territoire au plus vite, leur fourgon ouvrant la voie. Une voiture manque encore à l’appel, les militant-es, en surnombre, s’entassent dans les véhicules présents. Le cortège qui se met en route est aussitôt arrêté par un groupe de gendarmes arrivant en sens inverse : contrôle d’identité, quatre passagers poursuivent à pied. Le dispositif de gendarmerie est d’importance, les piétons seront sous surveillance jusqu’à l’arrivée du véhicule manquant.

De quoi Sivens est-il l’enjeu ?

Ce qui se joue en apparence et en sous-main autour du projet de barrage de Sivens a pourtant de quoi alarmer. Par voie de presse, les pro-barrage retournent systématiquement les arguments des militant-es contre eux et jouent de calomnie, leur matraquage en communication orientée fonctionne à plein. Ils brutalisent des personnes, menacent, dégradent des biens privés, certains sont de connivence avec des gendarmes, mais les « ordures » — c’est mon mot — sont dans l’autre camp.

En dépit de la rencontre avec la maire de l’Isle-sur-Tarn, puis du préfet, de l’ouverture du dialogue suivie de l’appel des zadistes à l’apaisement, la haine irrationnelle nourrie à leur encontre semble se drainer bien au-delà de la question de l’eau : le collectif Testet a démontré que les retenues actuelles pouvaient alimenter rapidement la vallée à peu de frais, cette question peut donc être réglée (Lire « priorité à l’optimisation des réserves d’eau existantes sous-utilisées »).

Cependant la situation se dégrade et, en période pré-électorale, bon nombre se demandent qui a intérêt à laisser pratiquer une telle inquisition, une telle tentative d’instaurer la division par la terreur. Qui a intérêt à laisser monter la tension, à laisser la rumeur et la calomnie se propager ?

Sivens et Gaillac, comme Toulouse et Nantes après la mort de Rémi Fraisse, seraient-ils devenus le laboratoire d’observation des contestations et d’organisation de la répression ? Avec l’appui d’une milice locale et les risques disproportionnés pour la population, cela ne va pas sans rappeler les heures sombres de la France pétainiste. En est-on là, en France, aujourd'hui ?

 

 

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