Sivens, la violence pour les nuls ou le résumé documenté des épisodes précédents

Cornaqués par des agriculteurs, des élus ont défilé en écharpe tricolore — à moins que cela ne soit le contraire — samedi 15 novembre à Albi. Il s’est agi de dire son ras-le-bol de la violence des zadistes et des anti-projet de barrage — une « flaque » à plus de 10 millions d’euros tout de même ! —, tout en réaffirmant les pleins pouvoirs aux élus comme la confiance en les décisions qu’ils prennent.

Pour être à même d’asséner de tels propos face caméra, les élus sont probablement atteints d’une vacance mentale qui les tient à distance des informations plurielles, ou peut-être se sont-ils faits les marionnettistes d’une tentative supplémentaire de manipulation. 

Au risque de répéter des propos déjà largement chroniqués, notamment dans les pages de Mediapart, je résume une brève histoire de l’opposition afin qu’on ne puisse plus, par paresse intellectuelle ou réaction de meute, relayer des mensonges ineptes sur le sujet du projet de barrage et des lanceur.es d’alerte qui s’opposent, avec, cela est bien connu dorénavant, des moyens d’une « inacceptable violence ».

Historique
Depuis 2011, les opposant.es au barrage de Sivens ont suivi le processus démocratique d’une violence inacceptable consistant à en référer à la justice afin qu’elle tranche sur un sujet d’opposition. Elles.ils ont étudié les pièces d’un dossier largement contestable et les tiennent à disposition dans les pages du site du collectif de sauvegarde du Testet, ont rédigé des propositions de solutions alternatives

Comme tout.e citoyen.ne peut y prétendre dans un régime démocratique, les opposant.es ont demandé à de nombreuses reprises à être reçus par Thierry Carcenac, président du conseil général du Tarn. Malgré une grève de la faim de plus de 50 jours pour 2 membres du collectif Testet, les demandes demeurent sans suite

Pendant ce temps, la solidarité autour de l’opposition va croissant et de nombreux citoyen.nes se documentent sur le très contestable projet de barrage.

Automne 2013 
Puisque aucun échange avec les autorités n’a pu avoir lieu, des opposant.es s’installent sur la zone à défendre, utilisant leur présence physique pour dire leur contestation du projet de barrage.

2014
Janvier : devant deux témoins occupant.es, première attaque de pro-barrages : cagoules, treillis, manches de pioche et masses, casse et fracasse. Les occupant.es préviennent les forces de l’ordre de l’agression subie.

En février, les membres des Bouilles, collectif des occupant.es de la zone à défendre, écrivent une lettre à Thierry Carcenac. En politique, il faut sans doute une grande humilité pour tolérer le rendu public de ses défaillances et accepter une « telle violence ».

En réponse, le PSIG expulse la Bouillonnante avec force et lacrymos. À la Zad, personne n’est équipé comme les forces de l’ordre le sont. Tout le monde subit les prestations zélées des policiers ou gendarmes.

Mars désigne le printemps du déplacement des espèces protégées, des expulsions violentes dans la Zad, des passages au tribunal. 

Le premier « printemps de Sivens » se déroule en avril avec, au programme, des actions totalement violentes pour qui n’est pas coutumier : découverte des oiseaux, relaxation, discussions... Report des travaux de 3 mois. 

Puis un communiquéaprès un article très orienté contre les occupant.es, paru dans la Dépêche. Faut-il rappeler que le patron du journal local est élu du Tarn-et-Garonne, un département co-financeur du projet de barrage : lui aussi parle sans masque de la violence des opposant.es, on le comprend, c’est intolérable ! 

17 mai : violences policières sur le site lors d’expulsions dont une est illégale. Les militant.es s’opposent pacifiquement, sans arme ni protection, respirent les lacrymos, subissent les insultes des policiers ou gendarmes entraînés et protégés. Elles.ils demandent un débat sur le fond du dossier. Comment ces gens-là peuvent-ils rester aveugles à la violence de leurs revendications ? 

Juin, la résistance du Testet fait parler d’elle dans les réseaux ; appel à casserolade devant le conseil général du Tarn et demande de moratoire. Attention, les images relayées en cliquant sur le lien hypertexte peuvent choquer les âmes sensibles.

Juillet, appel à réoccupation de la zone à défendre et lettre à la préfète du Tarn qui, sans doute, doit faire preuve d’une certaine humilité pour accéder au sujet largement argumenté. Et, toujours, des actions très violentes sur place, avec des balades naturalistes à travers le site. Mais, que fait la police ?

Fin août, les forces de l’ordre frappent sur la zone. Des opposant.es entrent en grève de la faim, et, en guise de solidarité au mouvement d’opposition, des pique-nique sont dorénavant organisés chaque dimanche : comment, une fois encore, taire la violence de tels agissements ? 

Septembre : déforestation, déboisement, attaques policières incessantes et pique-niques. De nombreuses vidéos documentent les violences policières que les opposants, non équipés, subissent. Le rassemblement du 25 octobre est programmé, des groupes de travail bénévoles œuvrent à sa réalisation. Campagnes de dénigrement des opposants financées par l’argent de la collectivité, diffusées dans la Dépêche et dans le mensuel du conseil général du Tarn.

Octobre : les violences quotidiennes des forces de l’ordre motivent les opposant.es à rester sur la zone. Leur combat contre le barrage est juste, leur résistance admirable, leurs conditions de vie d’une grande précarité. Les soutiens vont croissant  à travers la France, des médias nationaux semblent enfin s’intéresser au sujet. Le site des Bouilles recense et documente les exactions, de nombreux soutiens dits « auto-médias » relaient via le net les images des violences policières.

25 octobre 2014
Enracinons la résistance ! La première journée de mobilisation est un franc succès avec plus de 5 000 personnes rassemblées sur le site pour des discussions, des ateliers… Malgré son engagement formel de débarrasser la zone d’uniformes pendant le week-end, la préfecture du Tarn mobilise des policiers au fond du site, à 1,7 km du lieu de rassemblement, alors qu’il n’y a rien à protéger à cet endroit. 

26 octobre au matin, le drame : Rémi Fraisse est tué par les forces de l’ordre. L’annonce de ce meurtre signe le début de la manipulation de l’État sur la question des violences notamment, de la typologie des résistant.es au barrage. Le colllectif communique.

La France se réveille avec un goût terrible dans la bouche, métallique comme celui les grenades dégoupillées, le cœur au bord des lèvres de trop de lacrymos, le corps meurtri de trop de balles de pistolets flash.

Le soir même, un rassemblement pacifique à Gaillac est malmené par les forces de l’ordre souhaitant « en découdre ». Trois manifestant.es, mains en l’air, sortiront des gaz pour négocier avec les casqués pressés de tirer des lacrymos : elle.ils diront leur pacifisme, la nécessaire veille collective à la mémoire de Rémi, l’importance d’arrêter la violence des armes policières après le drame, de laisser le temps aux personnes présentes de repartir dans le calme quand elles l’auront décidé. 

L’État policier est dénoncé, cependant la désinformation va bon train. Le gouvernement dissimule, ment effrontément, divise la population. De nombreux rassemblements partout dans le pays pour dénoncer la violence policière. Les villes de Nantes et de Toulouse sont sous haute surveillance, leurs rassemblements systématiquement rendus violents par les forces de l’ordre, puis la chronique médiatique. Le mot « violent » revient sans cesse à l’encontre des manifestant.es et des zadistes, ceux qui, certain.es du bien-fondé de leurs revendications, encaissent pourtant pacifiquement depuis des mois.

L’État, assisté par une certaine presse, tente de contrôler les esprits, de ne laisser aucune place à la réflexion autonome des citoyen.nes. Il s’agit d’occuper le terrain médiatique, par un incompréhensible silence ou des communiqués orientés : Rémi Fraisse était sans doute un anarchiste, les zadistes sont violent.es, les écologistes sont violents et récupérateurs, soutien inconditionnel aux forces de l’ordre. On étouffe la portée du récent rapport d’expertise critiquant sévèrement le dossier du projet de barrage. Les citoyen.nes indociles sont décrié.es. Ce sont des terroristes dira la FNSEA, son patron évoquant d’un claquement de doigts l’arrivée sur le site de Sivens de 3 000 ou 4 000 agriculteurs, comparant les zadistes aux jihadistes coupeurs de têtes, dans des propos parfaitement apaisants, à peine 4 jours après le drame.

L’État fait l’impasse sur la mort de Rémi Fraisse qui disparaît de ses préoccupations : aucune amende honorable, aucune mise à pied plus de deux semaines près le drame, aucune démission. Du jamais vu.

Samedi 1 et 8 novembre
Appels à manifester à la mémoire de Rémi Fraisse contre les violences policières. Le 8, les manifestations de Toulouse et de Nantes sont interdites. Répression sévère dans les rues de Toulouse, comme en attestent de nombreux témoignages et souricière parfaitement maîtrisée mise en place par les forces de l'ordre. 

Pourtant, cela a été dit et répété : l’opposition au barrage de Sivens est majoritairement pacifique. Pour autant, certains marionnettistes veulent absolument la rendre violente, ne parler que de cela : s’agirait-il de justifier une armada policière indigne d’une démocratie, d’excuser un meurtre intolérable, de briser un mouvement qui gagne dans l’opinion, de liguer les citoyens les un.es contre les autres, au moment où la colère gronde contre un gouvernement dont certains affidés sont pris en flagrant délit de conflit d'intérêt, ici comme dans d'autres projets inutiles ?

Samedi 15 novembre
Une manifestation à Albi à l’initiative d’élus et d’agriculteurs industriels pour dire non à l’opposition au barrage, pour dire son soutien aux élus d’un conseil général tricheur, qui cache les chiffres et dissimule erreurs manifestes et intérêts, pour réclamer de l’eau pour l’agriculture aux pesticides qui tuent les agriculteurs, la Terre et ses habitant.es.

Surtout, ne pas changer une recette qui gagne : continuer de mentir pour dissimuler la corruption, user de diffamation pour discréditer toute tentative d’exprimer indignation ou insurrection. La démocratie « à la française ».
 

 

 

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