Viol : les plaies ne font pas le plaidoyer

Dans le pays qui est celui où j’ai grandi, celui des droits de l’humain et du citoyen, j’ai compris très tôt qu’être une fillette, une femme en devenir, n’était pas la même chose qu’être un garçon, un homme en devenir.

Dans le pays qui est celui où j’ai grandi, celui des droits de l’humain et du citoyen, j’ai compris très tôt qu’être une fillette, une femme en devenir, n’était pas la même chose qu’être un garçon, un homme en devenir.

L’école a porté à ma conscience la différence de traitement. Là, j’ai parfois regretté d’être née au féminin même si je participais souvent aux parties de billes qui se disputaient dans la mixité des sillons de terre, cependant que les garçons ne partageaient jamais les jeux d’élastique ou de corde à sauter sans courir le risque d’être moqués.

En dehors de l’école, il y a eu très tôt des regards d’adultes parfaitement dérangeants. Des remarques déplaisantes parce que déplacées. Le sentiment que l’adulte n’était pas fiable et qu’il tentait de s’arroger un droit sur l’enfant que j’étais. Du simple fait qu’il se plaçait en supérieur, parce qu’adulte justement, il lui arrivait de se trahir, de devenir lisible. Je me suis tenue à distance de ceux que je ne « sentais » pas — ou que je sentais trop bien justement…

J’ai grandi et j’ai affronté le regard des hommes sur mon corps en évolution. Le type de regard que vous sentez même quand il se pose dans votre dos. Dès lors, j’ai su que certains ne pourraient me considérer à l’instar d’une personne égale. J’ai compris qu’à leurs yeux, je ne serais qu’un objet de convoitise. Un corps sexué. Une chatte à fourrer. Une salope à baiser. Une qui-dit-non-parce-qu’elle-n’ose-pas-dire-oui. Certains ont cela en tête.

J’ai intégré avec dégoût et dépit la vision de la femme sexuée que ceux-là renvoyaient. Que d’aucuns continuent de refléter. Avec dépit et dégout parce qu’à mes yeux je suis autrement. Je ne sais, ne veux ni ne peux me réduire à « ça ».

Aux antipodes de ce que je me représente de moi, cette lecture machiste vient pourtant régulièrement me claquer au visage. Elle dit que je ne suis pas sujet mais objet. Elle dit que je ne suis pas libre mais sous le joug de la pulsion de l’homme. Sous la pression du regard. Sous la virulence de la convoitise. Sous la menace du potentiel passage à l’acte.

C'est intolérable mais cela existe. Il s’agit de tout ici sauf de jeu de séduction. Il s’agit de domination. Il s’agit d’asservir l’autre par son seul regard. Il s’agit de donner à frémir. De rappeler à la subalterne qu’elle n’est rien. Rien qu’un sexe sur pattes… À exiger quand l’homme en ressent le besoin.

Au cours de ma vie de femme, d’amante, de professionnelle, de mère, d’auteure, j’ai rencontré la violence. Celle des relations entre hommes et femmes. Dans la sphère professionnelle comme dans la sphère intime.

J’ai essuyé le mépris. Les insultes. Les menaces. J’ai subi la torture. La barbarie que certains sont capables d’imposer à d’autres — une autre. Pour régler des comptes. Pour salir. Avilir. Manipuler.

Abuser sexuellement pour tatouer leur ordure au plus intime du corps féminin. Dans des chairs à l’infinie sensibilité. Dans un cerveau en surchauffe qui enkystera l’insupportable violence.

Violemment contraint, le corps privé de mouvement met en jeu sa survie. Le cœur est prêt à rompre. L’immonde gagne la conscience. Par un subtil processus chimique, le cerveau organise la protection des organes vitaux. Par ce même processus chimique, il annihile la volonté de résistance et l’intégration de la mémoire.

Il s'agit de survie. Parce qu’il faut vivre malgré tout. Ne pas céder à la torture. Ne pas leur donner sa vie en plus de ce qu’ils sont déjà en train de prendre sans consentement.

Après la barbarie, corps meurtri comme jamais. Peur chevillée dans la douleur des coups marqués sous la peau. Plus de souvenir propice à relire les faits. Pour comprendre. S’insurger. Assimiler. Pour dénoncer. Demander justice. Réparation.

Incompréhension de soi. Errance. Enfer.

Effondrement. Tentative de se relever. Effondrement encore. Puis le redressement petit à petit. Cabossée des années durant. Perdue dans un corps violemment douloureux à date fixe. Passé aux souvenirs tronqués. Sentiment récurrent qu’une horreur est arrivée. Qu’elle ronge la vie. La joie. L’humour. La sexualité. Le rapport aux autres. Elle est là mais demeure innommable.

Le temps de la tentative de guérison par libération de la parole se heurte à l’incapacité de certains soignants à entendre les mots. À recevoir le monstrueux. Thérapeutes dans le doute. Déniant les morceaux du puzzle énoncé dans la recherche de reconstitution. De reconstruction. Dans le désordre. Dans la souffrance. Dans l’expression de la mémoire amoindrie.

La folie guette. Option tentante. Passer à autre chose, être prise en charge, anéantie par les médicaments et ne plus harceler sa mémoire dans cette quête inassouvie de nommer ce qui est ignoré de soi.

Des années après le traumatisme majeur d’une vie, il arrive qu’on puisse rassembler les éléments. Pas toujours. Pour certaines, la scène de viol, son contexte demeurent les grands absents. L’amygdale du cerveau a engrangé les données qu’elle retient car elle n’a pas reçu l’ordre, alors que le cerveau se focalisait sur la survie, de libérer sa tension. De purger le contenu. Le corps sait : un événement traumatisant a marqué à jamais. Pourtant, aucune image, pas de souvenir.

Reste le doute. Restent des gestes insupportables. Des odeurs intrusives qui dégoutent. Des impossibilités. Des montées de rage. La douleur.

Alors que certaines femmes trouvent force et courage pour dénoncer la violence et la barbarie qu’elles ont subies, alors qu’elles parviennent à demander justice, réparation, d’autres demeurent privées de la liberté d’entreprendre une telle démarche. Leur mémoire manquante — si elle existe, elle est rarement fiable — ne pourra jamais rien prouver. Leur corps pétri de stigmates n’est pas une preuve. Ce ne sont pas les plaies qui font le plaidoyer.

Au-delà de la violence et de l’injustice qu’il renvoie aux deux femmes qui ont porté plainte et tenu leur cap malgré la tourmente, le jugement du viol collectif à répétition qui a été rendu le 12 octobre dernier 13 ans après les faits est une véritable humiliation pour toutes les autres. Pour celles qui n’ont pu porter plainte. Pour celles à jamais privées de demander justice. Pour celles qui resteront sans réparation. Par manque de mémoire. Par peur. Par opposition de prescription à la reconstruction des faits.

Comment dépasser l’injustice du viol quand la justice elle-même renvoie un tel sentiment d’iniquité ?

 

Hélène Duffau

 

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