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Billet de blog 25 oct. 2015

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Sivens : toutes disproportions gardées à Gaillac samedi

Il flotte ces jours-ci à Gaillac une tension, une douleur, un sentiment prenant ; le même sentiment que celui qui s'est renforcé au lendemain de la mort de Rémi Fraisse : celui d’injustice et d’iniquité.

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Il flotte ces jours-ci à Gaillac une tension, une douleur, un sentiment prenant ; le même sentiment que celui qui s'est renforcé au lendemain de la mort de Rémi Fraisse : celui d’injustice et d’iniquité.

Vendredi 23 octobre, la Ligue des droits de l’homme a donné une conférence de presse dans la ville, puis accueilli le public pour lui faire part des grandes lignes de son rapport sur les conditions ayant conduit à la mort de Rémi Fraisse (lien vers le rapport en bas d'article). Après un an d’enquête, « ce rapport démonte la mécanique de camouflage destinée à exonérer les forces de l’ordre, comme les responsables politiques, de leur implication dans ce drame » ; « un déficit démocratique, une gestion catastrophique des opérations de maintien de l’ordre, une désinformation organisée ». Rien de moins. Salle Dom Vayssette comble, manque de fauteuils, public nombreux et attentif.

Samedi 24 octobre, le va-et-vient des voitures de la gendarmerie est incessant aux alentours de la place de la Libération. On compte un passage toutes les 15 à 30 secondes.

Vers 16 h 30, un collectif d’artistes s’installe sur la place, à l’arrière du monument aux morts. Certain-es entourent le tronc des deux arbres avec une large bande blanche qui se répand au sol. D’autres tendent un ruban blanc entre deux jeunes platanes situés à l’arrière du monument aux morts. Une multitude de pochettes y sont suspendues qui contiennent un poème, le dessin d’un batracien, d’un oiseau, d’une libellule, une feuille, un coquillage… autant de symboles qu’il y avait d’espèces à protéger à Sivens.

Une trentaine de personnes entourent rapidement les artistes : commentaires, photographies, échanges amicaux, d’aucuns participent à garnir le ruban blanc, à allumer une bougie… L’ambiance est résolument débonnaire, amicale et cordiale.

   Quelques gendarmes approchent, devisent et photographient la scène. Ils attendent les ordres.

Le groupe en action place de la Libération est taxé d’attroupement. Or, tout attroupement est formellement interdit sur quelque place de la ville que ce soit par un arrêté du maire de Gaillac donné en lecture par un gendarme. La demande de démontage de l’installation et de dispersion du groupe est aussitôt formulée.

Les suspensions sont quasiment achevées, il est convenu de laisser l’installation comme elle est.

Débarquent sur la place ceux qu’on appelle ici les « Robocop ». Une soixantaine, de gendarmes mobiles — davantage aux dires de certains — caparaçonnés, regard dur, mâchoires serrées. Démontage manu-militari de l'œuvre éphémère fauteuse de trouble, puis évacuation de la place « envahie » par des citoyen-nes incontrôlables, voire dangereux-ses. Car, avec des rubans blancs, des ficelles, du papier, des dessins et des poèmes, avec de la peinture et de la bienveillance, avec des mots et le besoin de recueillement, c’est la révolution qu’on fomente ici, cela va sans dire.

S’ensuit la reprise du grand jeu qu’on n’avait plus subi, ici, depuis mars 2015, après l’évacuation de la zone du projet de barrage de Sivens par les forces de l’ordre — qu’il est devenu impossible d’appeler les « gardiens de la paix ».

Ordres donnés au public de dégager la place. D’aucuns tentent de s’installer à la terrasse du café à proximité, ils en sont empêchés. Mouvements des gros bras surprotégés, et vas-y que je te pousse avec fermeté. Le public, agacé par la pression mais toujours serein, est pris dans un arc bleu marine déterminé à le dégager la place. Aucune négociation possible.

Une fois le groupe « déplacé » rue Gambetta, les forces de l’ordre stationnent immobiles sur le trottoir, tandis qu’un ballet de 7 camionnettes bleu marine descend et remonte le rond-point, sous le regard des automobilistes bloqués pour l’occasion.

La parade est cynique, le nombre de policiers démesuré, on frise l’exhibitionnisme et, une fois de plus, la provocation.

L’accrochage artistique exprimait le besoin de se souvenir qu’il y a un an, après des mois de luttes d’une rare violence, Rémi Fraisse a été assassiné par les forces de l’ordre. Le besoin de se souvenir et de se rassembler, pacifiquement, pour se dire qu’on n’oublie pas.

Il y a fort à parier que ce n’est pas en empêchant ce type de rassemblement en guise de rituel à partager collectivement, que la population locale s’apaisera et reprendra confiance en les édiles.

En 2014, dans leur opposition au projet de barrage de Sivens, les gens d’ici ont vécu un véritable traumatisme, lié notamment à la répétition des violences policières, à l'injustice faite aux demandes répétées et demeurées sans suite d'entendre les propositions alternatives, au déni de justice et à la façon sordide qu'ont eue élus et représentants de l'État de poursuivre le passage en force, leur manipulation, leurs tentatives de division. Traumatisme face au monstre étatique qui, un an après l'assassinat de Rémi Fraisse, n'a toujours pas restitué la dépouille à sa famille.

En chassant de la place publique celles et ceux qui se sont réuni-es samedi à Gaillac, en détruisant leur accrochage, la municipalité s’est inscrite contre une partie de la population. Elle a empêché le nécessaire travail de reconstruction collective qui aurait pu avoir lieu.

Le rapport de la Commission d’enquête de la LDH sur les conditions ayant conduit à la mort de Rémi Fraisse (Sivens, octobre 2014)

 La LDH dénonce « un régime de violences policières » à Sivens Le Monde

 Un an après la mort de Rémi Fraisse, l'enquête judiciaire est enlisée Mediapart

Dans le blog de Maui, un texte de Véronique, mère de Rémi Fraisse.

Dans les pages de mon blog : Les chiens de la défunte République / Sivens, la violence pour les nuls ou le résumé documenté des épisodes précedents / Sivens, récit d'un week-end de  désobéïssance

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