Ahmad Raouf Basharidoust, le petit prince de la résistance iranienne

L’histoire de ce petit prince-là n’est pas une histoire à lire aux enfants. Pour autant, Ahmad Basharidoust fait un constat similaire à celui du héros de Saint-Exupéry : toutes les grandes personnes se sont éloignées de leur enfant intérieur, jusqu’à oublier même d’avoir un jour été un enfant. Mais la comparaison s’arrête là.

Extrait de la bande dessinée "Un petit prince au pays des mollahs" Extrait de la bande dessinée "Un petit prince au pays des mollahs"
Ahmad devra lutter, avec pour seules armes sa foi en la liberté, son sens de l’humour malgré les horreurs qu’il traverse et son impertinence face à ses bourreaux. Car Ahmad sera torturé, jusqu’à son exécution un jour d’août 1988, dans les collines verdoyantes au bord du lac d’Oroumieh, loin de la région qui l’a vu naître et grandir.

L’histoire d’Ahmad est l’histoire de nombreux Iraniens. Elle est même sans doute l’histoire de tous les hommes et les femmes du monde, épris de liberté dans un régime qui ne permet même pas l’expression de la moindre contradiction. Une histoire forcément violente. Refuser le joug d’un dogme armé par la terreur apporte rarement paix et sérénité. Pour des millions d’Iraniens, il aura fallu choisir entre la corruption de l’âme, la simple faiblesse et le courage de la lutte incessante. Et alors que le chah tombe en 1979 et que le peuple se réjouit enfin de cette liberté gagnée face au tyran, d’autres tyrans s’emparent du trône vacant, à l’aide de petits arrangements entre puissants amis. Comme on le découvre dans la bande dessinée préfacée par Ingrid Betancourt, les gouvernements américains et français de l’époque ne sont pas totalement étrangers à la prise de pouvoir de Rouhollah Khomeyni.

Ce dernier instaure le régime du Guide suprême avec pour ambition de dominer l’ensemble du monde musulman. La théocratie en place ne permet aucune contestation de sa légitimité. Le peuple, qui se sent spolié à juste titre, continue de lutter. Mais le combat est inégal. D’un côté, la foi en la liberté que le désespoir et la résignation rattrapent doucement ; de l’autre côté la haine et les armes, la violence et la torture, et la justification des actes barbares par une lecture dévoyée du Coran. Après avoir du subir la terreur du chah, Ahmad et les siens devront en découdre avec ces nouveaux barbares, plus proches des inquisiteurs du Moyen-âge que de la république qu’ils prétendent afficher aux yeux du monde.

L’histoire d’Ahmad Raouf-Basharidoust, c’est cette histoire-là, contée par le menu de sa naissance à sa mort. C’est l’histoire d’une vie trop courte qui prend aux tripes. L’histoire d’un courage à la limite de l’insouciance, l’histoire d’idéaux que l’on porte au-delà de sa propre vie. Car quel serait l’honneur de faire semblant de vivre dans le seul espoir de simplement rester en vie ? Une vie soumise et misérable. Depuis sa tendre enfance, Ahmad et ses amis ne connaissent que la lutte. Il est impossible pour eux de rendre les armes. Même si les seules dont ils disposent tendent à disparaître. L’Etat interdit les livres ! Pour chaque livre qui brûle, c’est une part de connaissance qui disparaît et une part d’ombre qui grandit. Mais pour chaque coup de fouet reçu, c’est une conviction qui se renforce, une injustice de plus qui se fait jour et qui inspire.

Et l’histoire d’Ahmad Raouf-Basharidoust est une histoire inspirante. L’histoire d’un jeune qui tout au long de sa courte vie, aura su insuffler un peu de joie à ses compagnons de cellule malgré les coups. L’histoire d’un combattant de la liberté qui ressurgit plus de 30 ans après sa mort pour continuer d’inspirer les nouveaux combattants, ceux qui se lèvent une nouvelle fois en Iran, pour faire tomber un régime tyrannique de plus. Générations après générations, les Iraniens se battent pour bien plus que la liberté. Ils se battent pour la dignité de leur peuple. Ils se battent pour la survie de leurs corps. Ils se battent pour sauver leurs âmes de la corruption de gardiens de la révolution toujours prêts à sévir. Le sage dit que la répression est l’arme du faible. Force est de constater qu’en Iran, les mollahs sont très faibles, tant ils usent de la torture et d’exécutions, allant même jusqu’au massacre par milliers.

Car c’est ainsi que se termine la vie courageuse d’Ahmad, jeune révolté, par un massacre. Lors de l’été 1988, Rouhollah Khomeyni lance sa dernière fatwa. Elle ne peut être soumise à interprétation. Le texte en est très clair ; il faut supprimer tous les opposants. Les auteurs de la bande dessinée insèrent d’ailleurs un passage de cette fatwa manuscrite. Sitôt l’ordre donné, les commissions de la mort organisent des rafles à l’intérieur même des prisons du régime. Ahmad y avait de nouveau été incarcéré, après avoir tenté de fuir le pays pour rejoindre sa sœur Massoumeh et la résistance à l’extérieur. Pour légitimer le massacre, de rapides semblants de procès voient défiler des milliers de prisonniers politiques. On leur demande simplement s’ils sont prêt à renier leurs idéaux et à en témoigner dans une interview télévisée. Tous répondent bien évidemment par la négative, s’attendant à devoir subir de nouvelles séances de tortures.

Mais la sentence est pire encore. C’est la mort qui accompagne le coup de maillet sur son socle. Les détenus sont regroupés et amenés dans quelques endroits déserts. Les témoins sont formellement interdits. Là, alignés, ils sont exécutés puis entassés dans des fosses communes. Ahmad est exécuté à l’arme blanche, comme les dizaines de détenus qui l’accompagnent ce jour-là. Les cris des mourants s’entendent jusque dans les villages voisins. Le frémissement de la mort paralyse tous les habitants alors même que les gardiens de la révolution semblent surexcités par l’odeur du sang coulant des plaies des suppliciés.

Massoumeh, grande sœur d’Ahmad, a pu s’enfuir à l’étranger après son évasion de prison. Ce sont ses souvenirs qui nourrissent la mémoire d’Ahmad, petit prince au pays des mollahs. Elle se décide à les partager aujourd’hui, faisant remonter en elle des années de souffrance. Pour que personne n’oublie le martyre de plus de 120 000 opposants en 40 années de ce régime. Pour que plus aucun dirigeant occidental ne puisse encore oser qualifier ce régime et son gouvernement de modéré, alors même que les principaux acteurs actuels sont directement responsables du massacre de 30.000 prisonniers politiques de l’été 1988 et des milliers d’exécutions qui ont eu lieu ensuite. Pour qu’enfin, la communauté internationale comprenne qu’il est impossible de justifier le moindre accord de partenariat avec des barbares sanguinaires qui ne peuvent justifier leur pouvoir que dans un bain de sang… Personne ne peut se grandir d’avoir protégé un meurtrier. Absolument personne…

 

 

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