Attaque contre les Kurdes de Syrie: une défaite morale de l'occident

La Turquie vient de lancer une offensive contre les troupes Kurdes du nord de la Syrie. Malgré des protestations de façade, les occidentaux laissent faire. Bien plus que le risque de résurgence de Daech et de retour de terroriste en Europe, les conséquences à long terme de cette défaite morale seront désastreuses.

Jeudi 10 octobre, après une campagne de bombardements aériens, les troupes turques du président Recep Tayyip Erdogan ont pénétré dans le nord est Syrien tenu par les miliciens kurdes, quelques jours après la décision de Donald Trump de retirer de la région les militaires américains, et faisant suite à un échange téléphonique entre les deux hommes qui présume d'un marchandage.

La réprobation des diplomaties occidentales - européennes en tête - ne restera qu'une protestation de principe, car le président turc menace de rompre l'accord avec l'Union Européenne sur les réfugiés Syriens et de "laisser les 3,6 millions de Syriens réfugiés dans son pays partir vers l'Union européenne". Prise au piège de ses populismes, et de ses peurs d'une immigration massive, l'Europe ne prendra aucune sanction envers son voisin et allié Turc.

En tête des inquiétudes des représentants et des médias français, le risque de voir d'anciens combattants de Daech profiter du chaos à venir pour s'enfuir, se réorganiser et frapper l'Europe de nouvelles vagues d'attentats, effraie. La voix de Jean-Yves Le Drian - ministre des affaires étrangères - l'exprimait ainsi : "le combat contre Daech risque de reprendre. Daech n'attend que cette opportunité pour sortir". Sans nier la réalité du risque terroriste immédiat, là n'est pas le principal préjudice de cette crise. Quelque soit l'issue des combats à venir, l'inaction de l'occident, sa caution de l'invasion turque, va renforcer le ressentiment au sein des populations du Moyen Orient, et attiser de futurs conflits.

Il ne faut pas négliger ce que représente aujourd'hui le Rojava (nom donné au Kurdistan Syrien), car - sans tomber dans l'angélisme et sans illusions sur ses imperfections - il reste dans tout le Moyen Orient la forme de pouvoir qui se rapproche le plus des valeurs défendues par l'occident : état de droit, démocratie, laïcité, lutte contre l'islamisme, droits des femmes, ...

Après en avoir fait un allié utile dans la lutte contre Daech dispensant l'envoi de troupes au sol et de victimes occidentales, le laisser-faire est une véritable trahison, et sera perçu comme tel par les populations Kurdes et bien au-delà. Il ne s'agit malheureusement pas un acte isolé, énième hypocrisie d'une realpolitik à courte vue : soutien des Arabes par les britanniques contre l'empire Ottoman en 14-18, partage de ce dernier entre français et anglais après guerre, soutien du régime corrompu du chah d'Iran, armement des Talibans contre l'URSS en Afghanistan, appui de Saddam Hussein dans sa guerre contre l'Iran, première guerre du Golfe, invasion de l'Iraq par les américains et élimination de Saddam Hussein, incapacité à imposée une paix en Palestine, soutien indéfectible à l'une des pires dictatures en Arabie Saoudite, pressions sur l'Iran, encouragement des printemps arabes puis recul face au franchissement de la ligne rouge des armes chimique par Bachar el-Assad, etc, etc... L'accumulation montre à quel point les politiques successives des occidentaux ont eu pour constante la défense de leurs intérêts économiques et stratégiques à court terme; politiques d'autant plus difficiles à supporter que ces humiliations envers les peuples de la région sont accompagnées d'un discours moralisateur, d'une prêche pour des valeurs libérales et démocratiques supposées supérieures.

La répétion de maladresses et la dissonance morale grandissante ont constitué le terreau pour l'apparition d'un nihilisme moderne qu'ont représenté Al-Qaïda puis Daech. Leurs organisations ont peut-être été défaites militairement, mais les conditions de leur apparition se font toujours plus prégnantes, au point inimaginable il y a encore peu de parvenir à convertir à l'islam, à embrigader et à faire partir au combat jusqu'à de jeunes occidentaux "de souche".

En n'intercédant pas (par le maintien de troupes sur place), en ne sanctionnant par la Turquie (par des rétorsions économiques, une exclusion de l'OTAN...) et en n'assistant pas les Kurdes (en appelant à la création d'un état indépendant), les puissances occidentales trahissent le peuple Kurde de Syrie. Cette trahison des Kurdes d'octobre 2019 restera blessure vive pour une, voire plusieurs générations, elle annonce de futures conflits dans la région, un renforcement de la rancœur des peuples arabes et une érosion des "valeurs" occidentales.

Ce jour marque donc une défaite morale de l'occident.

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