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Billet de blog 17 août 2021

Afghanistan, une débâcle morale pour l'occident

Il y a presque deux ans, j'écrivais un billet sur l'attaque du Rojava par les armées turques en Syrie pour dénoncer une défaite morale de l'occident. Je pourrais reprendre aujourd'hui mot pour mot pour l'appliquer à l'abandon de l'Afghanistan, si ce n'est l'ampleur encore plus grande de la catastrophe.

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Le 10 octobre 2019 les troupes turques du président Erdogan pénétraient dans le nord est de la Syrie kurde peu après le retrait des troupes américaines. Le 15 août 2021, les Talibans n'ont même pas attendu le retrait complet des américains pour entrer dans Kaboul, provoquant des scènes de chaos à l'aéroport de Kaboul envahi d'Afghans cherchant à fuir le nouveau régime.

Bien que plus rapide qu'annoncé, le retour au pouvoir des Talibans, ancien allié dans le combat contre l'ennemi soviétique, était prévisible et anticipé par les puissances occidentales. Elles s'y étaient toutes résignées, les coûts humains et financiers du soutien militaire étant devenus insoutenables sans aucune perspective de victoire. Les acteurs de cette tragédie, de Joe Biden à Emmanuel Macron n'y pouvait sans doute plus grand chose, tout pris dans l'engrenage infernal. Il n'en reste pas moins que cet événement, qui symbolise l'échec de 20 ans de "guerre contre le terrorisme", constitue un abandon coupable de celles et ceux qui ont collaboré avec les occidentaux.

Comme en octobre 2019 et l'offensive turque contre les anciens alliés kurdes - pour ne pas dire comme toujours - les occidentaux font de la realpolitik, seul les intérêts immédiats comptent vraiment. Les opinions publiques sont lassées de cette guerre lointaine et sans fin, qui a perdu son sens. La menace terroriste n'est plus celle de 2001; si Al Qaeda subsiste, l'organisation n'a plus les mêmes capacités a été supplantée par le frère ennemi Daech (Etat Islamique). Les Talibans de 2021 n'ont plus de réel adversaire intérieur comme l'était l'alliance du Nord combattante du commandant Massoud en 2001, ils auront peu intérêt à soutenir les groupes terroristes et chercherons certainement à adoucir leur image pour obtenir une légitimité internationale et asseoir leur régime (ce qui ne les empêchera pas de mener les pires exactions à l'intérieur).

Il n'y a donc aucun danger immédiat pour nos vies d'occidentaux; dans quelques jours ce pays ne fera plus l'actualité, nous reparlerons du passe sanitaire, de la campagne présidentielle de 2022 et de Lionel Messi. Ah si... n'oublions pas tout de même, il ne faudrait pas que cette crise débouche sur un afflux de réfugiés. Nos dirigeants ne s'y sont pas trompés, et ont même pris les devants  (comme l'illustre cet excellent article de Mediapart). C'était d'ailleurs le principal message de l'allocution d'Emmanuel Macron le lundi 16 août. Derrière l'accueil de façade des quelques dizaines d'afghan ayant travaillé pour l'armée française, il a déclaré que l’Europe ne pouvait « pas à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle », et que la France devait « se protéger contre des flux migratoires irréguliers importants ». Il faut dire que la campagne présidentielle de 2022 est déjà en gestation...

Les conséquences de cette énième bévue seront d'un autre ordre, diffuses et de long terme, comme pour la trahison des kurdes en 2019. Le ressentiment au sein des populations du Moyen Orient, et d'ailleurs, en sort encore renforcé. Derrière un discours moralisateur et hypocrite, la prêche de valeurs démocratiques et du développement économique, l'occident reste centré sur lui-même et ses intérêts immédiats. Intérêts qui divergent très souvent de celui des peuples de la région. A force de trahir nos alliés sur le terrain, qu'ils soient afghans, kurdes ou syriens, nous grossissons les rangs de ceux qui nous maudissent et sombrent dans les mouvement nihilistes foisonnants. Cette guerre de vingt ans qui s'achève et cette trahison ne sont malheureusement pas les dernières.

Dans le cas particulier de l'Afghanistan, la condition des femmes mérite quelques lignes. En 2001, le sort réservés à la gente féminine dans ce pays a été largement mise en avant, les images de burka faisaient le tour du monde. Il était moralement inacceptable de les abandonner à leur sort, légitimant ainsi une intervention militaire contre un état souverain. L'argument, même mis en sourdine, se retourne contre nous. Tout le monde sait ce que les Talibans infligeront aux femmes afghanes. Qu'est-ce qui le rend aujourd'hui plus acceptable ? A défaut de soutien militaire, n'a-t-on pas une obligation morale à offrir l'asile à toutes les femmes afghanes qui le demandent ? 

Certes, l'enchaînement des événements récents nous apparait comme une fatalité, et une nouvelle intervention militaire sur place n'offrirai guère de perspective réjouissante. Pourtant, il faudra bien un jour rompre ce cycle infernal d'interventions occidentales dans le monde musulman qui depuis plus d'un siècle ne font qu'attiser de nouveaux foyers d'instabilité. A chaque étape de cette guerre il aurait été possible de faire autrement : une intervention davantage planifiée plutôt que des bombardements aveugles, un appui sur les structures traditionnelles du pays plutôt que la construction d'un état sur un modèle occidental, l'organisation d'une économie de subsistance plutôt que des flots de subventions centrées sur les forces de sécurité, une négociation ferme avec les Talibans plutôt qu'un départ à la hâte sans concession, l'asile pour les afghans qui le souhaitent plutôt que les expulsion et l'abandon à leur sort... Repensons nos objectifs et notre attitude, les réactions réflexes suivront.

Aussi lointains que paraissent ce territoire et ses coutumes, il n'en fait pas moins partie du système mondialisé. Nous aurons beau fermer les yeux sur ce qu'il s'y passe, il restera une tâche sur les valeurs occidentales, et nous rappellera perpétuellement notre hypocrisie. Cette économie aussi pauvre soit-elle reste intégrée au reste du monde, s'il faut le rappeler, elle est de loin le premier exportateur mondial d'opium.

L'Afghanistan est notre cancer, l'occident devra un jour ou l'autre y faire face et questionner ses valeurs. La promotion de l'individualisme comme garantie des libertés atteint ses limites, tant à l'intérieur des états où partout les inégalités explosent, qu'à l'extérieur. Le modèle de développement mis en avant depuis la fin de la seconde guerre mondiale ne tient plus. D'une part les pays en voie de développement restent sur le bas côté et la perspective d'un quelconque rattrapage ne fait que s'éloigner (à quelques rares exceptions de pays autoritaires comme la Chine), et d'autre part les dégâts qu'il engendrent sur l'environnement nous rattrapent.

Ce 15 août 2021 marque une débâcle morale de l'occident.

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