L'étalement urbain continue malgré les discours volontaristes - exemple à Guidel (56)

Au fil des ans, le développement durable met en avant la préservation des terres arables. Pourtant, la réalité des pratiques obéit encore à l'ancien modèle basé sur le pavillon individuel et l'automobile. La proposition du président Macron de "choc de l'offre", de simplification des réglementations pourrait avoir des effets destructeurs. Illustration avec la commune de Guidel dans le Morbihan.

L'étalement urbain est souvent symbolisé par la ville de Los Angeles aux Etats-Unis : une aire urbaine pavillonnaire de 12 000 km² maillées d'autoroutes urbaines. Loin d'être une exception américaine, ce modèle de développement urbain s'est généralisé en France - comme dans la plupart des pays développés - à partir des années 1970 et s'amplifie encore aujourd'hui.

Le propos n'est pas ici d'expliquer en quoi l'étalement urbain nuit aux environnements, mais on peut le résumer en deux grands aspects : d'une part une consommation des terres qui concurrence directement les espaces agricoles et naturels; d'autre part une émission accrue de gaz à effet de serre par les déplacements automobiles qu'il engendre et la destruction d'espaces naturels qui ne constituent plus des puits de carbone.

Guidel dans le Morbihan est une commune relativement étendue de 11 000 habitants, seulement 50% d'entre eux habitent "Guidel Centre" et 75% occupent un pavillon individuel. La commune peut être qualifiée de "rurbaine", elle fait partie de la communauté d'agglomération de Lorient (communauté de 200 000 habitants) dont elle se situe à 12 km du centre. La ville de Lorient est relativement peu attractive économiquement : loin des grands centres de décisions, industrie de la pêche moribonde et activités militaires en déclin, mais au sein de cette agglomération Guidel tire son épingle du jeu du fait de sa position en bordure du littoral.

Terrains en cours d'urbanisation à Guidel (56) - janvier 2018 © Sylvain Helloat Terrains en cours d'urbanisation à Guidel (56) - janvier 2018 © Sylvain Helloat

Dans le passé récent, la commune de Guidel a été freinée dans ses projets d'aménagements, en autres par les contraintes qu'imposent la loi littorale (loi qui s'applique à l'ensemble de la commune). Plusieurs projets de construction, notamment en bord de mer ont été invalidés par la justice, le Plan Local d'Urbanisme (PLU) dans son ensemble à même été suspendu quelques mois suite à des recours avant d'être finalement validé par la justice, alors que la pression foncière se fait de plus en plus forte, les prix ayant atteint des niveaux très élevés à Ploemeur et Larmor-Plage, les deux communes littorales les plus proches de Lorient.

Au niveau de l'agglomération lorientaise, un nouveau document supra-communal a été élaboré et doit bientôt entrer en vigueur. Ce document, le SCoT (Schéma de Cohérence Territoriale), définit le cadre des futures évolutions des PLU de chaque commune. Il affiche des objectifs "écologiques", un des principes directeurs étant de réduire la "consommation" de terre et de favoriser les trames "vertes et bleues". Le document complet est public, en voici quelques extraits significatifs :
- "continuité entre mer et vallées"
- "Maintenir une structure urbaine discontinue"
- "Ne pas diluer l'urbanisation dans les espaces naturels et ruraux"
- "Ouvrir la ville à la nature plutôt qu'urbaniser la campagne"
- "Rechercher l'économie du foncier"
- "Bâtir une «ville de proximité» permettant de minimiser les besoins en déplacement"
...
Bref en un mot il appelle explicitement à mettre fin à l'étalement urbain de ces dernières décennies. Le conseil municipal de Guidel a voté ce texte en juillet 2017, nous pourrions donc en déduire que l'étalement urbain de la commune va marquer un coup d'arrêt, et pourtant...

Au-delà de ces louables intentions, répétées à l'excès, ce document fixe les nouvelles règles d'urbanisation suivantes :
- interdiction de construire dans les hameaux de moins de 40 pavillons
- interdiction d'étendre les zones urbanisées des villages, mais il reste possible de construire à l'intérieur de leur périmètre (dans les "dents creuses")
- il reste possible d'agrandir des principales zone urbanisées
Pour la commune de Guidel, cela signifie que deux zones penvent continuer à s'étendre : le centre ville et Guidel-Plages.

Début juillet 2017, le conseil municipal de Guidel valide le document, en émettant deux réserves :
- souhait de baisser le seuil des 40 pavillons (car trop peu de villages dépassent ce seuil)
- souhait d'intégrer la zone des Cinq Chemins (cf plan ci-dessous) dans l'agglomération de Guidel pour permettre d'exploiter le "potentiel commercial" de la zone, le maire argumentant que le bois séparant les deux espaces urbains pouvait être considéré comme un espace vert de la commune. De plus lors du même conseil municipal, est voté à la hâte l'urbanisation de 23 lots à l'est de village de Kerbrest, ainsi que la construction d'une route reliant ce village à Guidel-Plages. En plus d'être en complète contradiction avec l'esprit du ScOT, ce projet vise à fusionner le village d'environ 80 pavillons avec Guidel-Plages, permettant une fois le SCoT en vigueur de continuer l'extension sur cette zone, proche de la côte... donc intéressante pour les promoteurs.

Urbanisation de la commune de Guidel © Sylvain Helloat Urbanisation de la commune de Guidel © Sylvain Helloat

Sur le plan figure également le vieux projet de la mairie de construction d'une rocade de contournement au sud et à l'est (le développement récent de Guidel-Plages engorgeant progressivement les routes du centre ville).

Ainsi, bien qu'il empêchera les constructions tous azimuts dans des petits villages éloignés comme par le passé, ce nouveau schéma directeur ne marquera pas le coup d'arrêt à l'étalement urbain qu'il promet. Comme son nom ne l'indiquant pas, Guidel-Plages est une vaste étendue pavillonnaire qui s'étend sur 3 km du nord au sud. Le plan illustre bien qu'une fois les différents projets réalisés, la commune consistera en un quasi continuum urbain de plus de 6 km : Guidel-Plages, Saint-Fiacre, Guidel Centre et les Cinq Chemins ne seront séparés tout au plus que par un champ de 150 m de large.

Qu'est-ce qui pousse le conseil municipal à continuer cette politique, à "réaliser les projets de la commune" alors que rien ne semble l'y contraindre et qu'il doit régulièrement fait face à la défiance des habitants (recours judiciaires, pétitions de riverains, etc...) ? Difficile d'être affirmatif sur le sujet, mais l'inertie du modèle de développement de ces soixante dernières années y joue probablement un rôle primordial : il faut "développer la commune", maintenir l'attractivité de l'habitat pavillonnaire, répondre à l'objectif d'augmentation du nombre d'habitants fixés par l'agglomération, continuer à se financer (de nouvelles taxes d'habitations pour soutenir l'endettement), voire défendre des intérêts particuliers (promoteurs ou propriétaires fonciers), ...

Cet exemple serait insignifiant s'il n'était pas d'une extrême banalité. Les exemples pourraient être reproduits par centaines si ce n'est par milliers, en bord de mer, autour des agglomérations et même de plus en plus en milieu rural. Tout le monde s'apitoie de l'augmentation continue du trafic automobile et du nombre de kilomètres d'embouteillages (la route express N165 qui longe la côte sud bretonne en est une parfaite illustration), mais sans aller jusqu'à remettre en question ce modèle de développement. Ce n'est pas un recueil de bonne volontés qui changera significativement les choses, il faut de réels choix politique forts - souvent antinomiques avec la croissance économique - à tous les niveaux de décision : commune, agglomération, région et surtout Etat.

Dans ce contexte, les annonces d'Emmanuel Macron en septembre dernier d'un "choc de l'offre", d'une "libération" de la construction par une "réduction" des normes environnementales et sociales, n'est pas de bonne augure. Derrière les objectifs d'augmentation du parc de logements et de simplification administrative - que l'on ne peut que louer - se cache le dessein d'un développement "à l'américaine", une perpétuation de l'étalement urbain et du grignotage des terre arables. Si de telles dispositions sont prises, une commune comme Guidel ne manquera pas de s'engouffrer dans la brèche pour urbaniser au plus vite les zones du littoral qui lui ont été interdites jusqu'ici et combler les trous du continuum urbain reliant le centre à ses plages.

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