De l'illusion de la raison rationnelle

Pour convaincre nous faisons communément appel à un raisonnement logique, pourtant en ces temps de péril écologique notre entendement montre des limites. Esquisse très personnelle des raisons pour redonner une place à la sensibilité.

Billet mis à jour le 05/09/2019 pour compléter le propos, suite notamment à plusieurs commentaires pertinents.

En conclusion de l'émission d'Arrêt Sur Images du 5 juillet 2019 sur l'écologie et la morale, Louis de l'association Extinction Rébellion a révélé une controverse essentielle pour la survie de la Nature en nous invitant à nous reporter sur notre "intuition" et notre "sensibilité", "des notions auxquelles on n'est plus habitués à se référer, étant donné que la raison rationnelle a pris le pas sur d'autres facultés d'entrer en compréhension avec les choses.". Puis il a fait face à l'objection du présentateur de l'émission Daniel Schneidermann : "c'est tout le contraire de ce qu'on a essayé de faire dans l'émission : faire appel à notre raison rationnelle...".

Excusez l’incongruité de la défendre ici des arguments rationnels, qui plus est de façon très sommaire, mais je crois que cette "sensibilité" manque à notre monde moderne, en particulier pour affronter les périls écologiques qui nous guettent.

Les révolutions scientifiques et industrielles de l'ère moderne ont profondément changé la façon de penser des sociétés occidentales et de percevoir leur environnement. Grâce à ses résultats manifestes et tangibles que représentent les progrès techniques, le "raisonnement scientifique" (séparation des phénomènes, observation, expérience, raisonnement, déduction) a progressivement infiltré tous les méandres de notre esprit. A tel point qu'au XIXème siècle, à l'apogée de l'esprit des lumières, nombre d'intellectuels pensaient un jour pouvoir tout expliquer par la science (déterminisme universel).

Mais la médaille a son revers. En focalisant son attention sur un sujet, la méthode tend à s'abstraire de détails et des rétroactions. Quand la connaissance scientifique perce dans un domaine, elle entraîne des pratiques nouvelles et "modernes" indifférentes à l'expérience accumulée par les traditions. Les nombreux exemples sont finalement peu documentés car le penchant ordinaire est à la glorification les découvertes scientifiques (ou parfois à l'inverse à l'opposition catégorique), sans s'appesantir sur les "effets de bord" et les "angles morts". Le développement de la biochimie au XIXème siècle avec l'identification des glucides, protides et lipides en est une bonne illustration. Il est à la source de l'élaboration de nouveaux régimes alimentaires; or jusqu'à présent les régimes traditionnels (méditerranéens par exemple) se sont avérés bien meilleurs pour notre santé. La comparaison avec ces expériences nous a d'ailleurs permis de comprendre progressivement le rôle essentiel d'autres composants auparavant négligés : vitamines, oligo-éléments, omégas 3, etc...

Paradoxalement, c'est la science qui révèle les limites de notre raison au XXème siècle avec l'émergence de nouveaux domaines comme la physique quantique, les théories du chaos ou les science cognitives. Nous ne pouvons aujourd'hui qu'admettre la finitude de l'humain et les limites de ses capacités à tout comprendre.

Mon propos n'est pas du tout de dénigrer la science. Elle reste le seul moyen que nous avons pour obtenir des connaissances objectives et pour comprendre des phénomènes non-intuitifs (je conseille au passage la lecture des miscellanées scientifiques de Marc Tertre). Y renoncer nous ferait sombrer dans l'"obscurantisme". La dérive vient de nos modes de pensée collectifs et politique en particulier; ils ont été imprégnés par la pensée scientifique de façon infidèle, mais envahissante, et persistent dans l'illusion déterministe. Le danger n'est pas la connaissance scientifique en tant que telle, la recherche n'est pas à proscrire, nous devons seulement nous affranchir de cette illusion que la science pourra tout comprendre, tout expliquer et tout résoudre.

L'économie en est sans doute le paroxysme. Elle a un rôle prépondérant dans les discours et les affaires publiques (que ce soit chez les néo-libéraux ou leurs contradicteurs), or les sciences économiques restent une pure construction humaine, un univers théorique et déterministe qui pour "fonctionner" fait abstraction des contraintes extérieures, les minore, voire les ignore. C'est ainsi que les catastrophes naturelles peuvent devenir bénéfiques (elles stimulent la croissance) et les ressources naturelles inépuisables (toute pénurie stimule l'innovation et la découverte de substituts). Une telle construction théorique a un intérêt intrinsèque en tant qu'étude des activités productives et des échanges humains, mais ne doit pas étouffer et occulter les autres aspects de la vie.

En cette époque trouble, notre raison peine à convaincre nombre d'entre nous de préserver la biodiversité. Les scientifiques sont en première ligne: ils nous dressent des rapports de plus en plus alarmants qui pourtant nous laissent en grande majorité sans réaction significative (décideurs comme électeurs), comme si la "sur-rationalisation" de notre façon de penser nous empêchait de ressentir la gravité de la situation. Certains s'efforcent d'afficher un prix aux "services" rendus par les écosystèmes, comme pour provoquer des stimulus dans notre réalité économique quotidienne, et compenser l'inhibition de notre affect envers l'environnement physique. Peine perdue car nous ne serons jamais en mesure d'anticiper toutes les conséquences des destructions de la nature, système bien trop complexe pour notre entendement.

Dans nombre de cultures, la Nature est considérée comme une mère. Au moment de prendre soin de sa mère, personne n'aurait l'idée d'évaluer les services qu'elle pourrait encore rendre. Les peuples autochtones survivants ont conservé cette sensibilité à la Nature (comme Daiara Tukano, militante indigène d’Amazonie). Apprenons à les écouter, ne les considérons plus comme des arriérés, car ils pourraient nous aider à retrouvons une morale qui nous engage à préserver la Nature pour ce qu'elle est, et non pour l'intérêt immédiat qu'on lui attribue.

Bien entendu, scientifiquement parlant, la nature est ce qu'elle est et n'a aucun avis sur l'humain (aucun avis tout court même). Ce qui est en jeu est notre façon d'être au monde. L'homme n'est pas une machine qui exécute des algorithmes et fonctionne de façon parfaitement logique et rationnelle. Il ne peut pas vivre sans émotion, sans sentiments. L'erreur serait de penser que la science et la raison permettraient à l'humain de l'affranchir des croyances et des mythes, de le faire fonctionner comme une machine. Dans la continuité des progrès scientifiques, nous nous sommes abstraits de mythes antérieurs, nous feignons de n'agir et de décider que de façon parfaitement rationnelle (tel un "homo economicus"), mais avons en fait construit de nouveaux mythes (comme l'illusion de toute puissance que nous conférerait les sciences et techniques).

Les mythes de "la mère Nature", sont un moyen qu'ont trouvé des sociétés humaines pour vivre en équilibre avec leur environnement immédiat. Il ne sont pas transposables directement à notre société, mais peuvent nous inspirer pour reconstruire un mode de pensée et une mythologie compatibles avec la réalité de notre époque (dont la science est une composante fondamentale) et l'impérieuse nécessité de trouver un équilibre avec la biosphère (ou la Nature, choisissez le mot qui vous convient le mieux !).

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