Amazonie, morne plaine

Un an après une séquence médiatique alertant sur les incendies en Amazonie, les feux repartent de plus belle à l'abri des projecteurs. La plus grande forêt tropicale de la planète est proche de son point de basculement, elle va certainement se transformer en une immense plaine dans les décennies qui viennent, tant les mesures radicales qui pourraient inverser la tendance sont hors d'atteinte.

Il y a un an, peu de temps avant le sommet du G7 à Biarritz, les incendies qui ravageaient la forêt amazonienne étaient projetés sur le devant de la scène médiatique, avec un chiffre massue : une hausse de 86% du nombre d'incendies par rapport à 2018. La séquence à donné lieu à une joute verbale entre le président français Emmanuel Macron s'affichant en défenseur de la planète, et son homologue brésilien Jair Bolsonaro qui fustigeait quant à lui une attitude colonialiste.

Depuis, l'attention médiatique s'est déplacée sur d'autres sujets et l'Amazonie ne fait plus les gros titres ce qui pourrait laisser croire que le problème est derrière nous, que les brasiers se sont éteints ou tout du moins atténués. Or, il n'en est rien, le nombre d'incendies en cet été 2020 est encore en augmentation par rapport à 2019 ! Greenpeace a tenté d'alerter à nouveau sur le sujet, mais le rapport de l'association écologiste a seulement été relayé dans différent médias (comme cet article du Monde), sans excès de commentaire, sans parvenir à enflammer à nouveau la scène médiatique. Il faut dire qu'entre temps de nombreux sujets de même nature ont pris le pas : méga-feux en Australie et en Californie, explosion du port de Beyrouth, marée noire à l'île Maurice... sans même parler de la crise sanitaire du Covid-19 qui accapare une grand part de l'attention du public.

De la difficulté de traiter d'un sujet complexe dans les médias

Celui qui a conscience des périls écologiques que nous traversons ne peut que saluer l'irruption d'un sujet comme les incendies d'Amazonie en 2019 sur le devant de la scène médiatique. Pourtant, et comme pour la plupart des sujets de fond liés à l'écologie, le miroir déformant de médias peine à en rendre compte comme il se devrait : simplifications, omissions, confusions et fugacité broient un sujet qui ne peut s'analyser comme un simple fait divers à sensation.

Le rapport de Greenpeace en 2019 a pu percer car il rentrait dans une narration qui était à l'oeuvre (en tout cas en France) à ce moment là, celle du "mauvais" président brésilien Jair Bolsonaro, dont l'"incompétence" et le "perfidie" seraient la cause unique des incendies. C'est très probablement cette narration, qui a poussé Emmanuel Macron à adopter sa posture de chevalier blanc au service de l'écologie et plus largement de la raison et de la démocratie face aux menaces du populisme d'extrême droite. Sans chercher à disculper l'actuel président brésilien qui encourage consciemment un développement de l'agrobusiness et la déforestation qui est découle, il serait bien naïf de voir en lui le seul et unique coupable.

L'inéluctable retrait des forêts tropicales

La même tendance est en effet observée dans les pays voisins dont le territoire comprend un part de la forêt amazonienne, en particulier en Bolivie où, en proportion, un nombre encore plus grand nombre d'incendies faisait rage sur la même période de 2019 (le pays était alors dirigé par Evo Morales, président de gauche et premier autochtone à accéder à ce poste, ce qui ne cadrait pas dans une évidente narration). Parmi ces pays, un seul est un pays dit développé, c'est justement la France via le département de la Guyane. Même si la situation n'est pas aussi catastrophique qu'au Brésil, notre pays, loin de l'exemplarité, façonne la déforestation des années à venir : mines d'or légales et illégales, projets d'exploitation industrielle de la biomasse, projet de barrage hydroélectrique géant, etc...

Surtout le problème de déforestation ne date pas de 2019. Déjà dans les années 80 des pin's étaient distribués aux écoliers pour sauver le "poumon de la planète". Cet article intéressant du New York Times analyse plus en détails les chiffres. 

Perte annuelle de forêt estimée en Amazonie brésilienne © Sylvain Helloat Perte annuelle de forêt estimée en Amazonie brésilienne © Sylvain Helloat

Le taux de déforestation a atteint son pic jusqu'au milieu des années 2000 (plus de 20 000 km² par an), puis probablement grâce aux actions des gouvernements de Lula puis Dilma Rousef, a été divisé par 4 environ (autour de 5 000 km² par an au début des années 2010). L'année 2019 ne fait que revenir à une situation intermédiaire comparable à la fin des années 200. C'est bien sûr très grave... mais ce n'est pas nouveau.

Si le symbole de l'Amazonie est fort, c'est qu'il s'agit de la plus grande forêt tropicale humide, et pour cette raison sans doute la plus épargnée, la dernière à demeurer d'un seul tenant. Les coupes franches dans le bassin du Congo et en Indonésie ces dernières décennies ont réduits les autres forêts primaires à une portion bien maigre.  

Carte mondiale des paysages forestiers intacts et des zones forestières dégradées Carte mondiale des paysages forestiers intacts et des zones forestières dégradées

La carte ci-dessus montre l'étendue des forêts primaires avant l'apparition de l'agriculture il y a 8 000 ans (en jaune) et en 2010 (en vert).

Le tipping point est proche

Suivant l'angle depuis lequel on met en perspective un phénomène et les chiffres, on peut faire transpirer un message tout à fait différent. C'est sans doute pour cette raison que le ratio de déforestation actuel de l'Amazonie a été peu mis en avant dans les médias français, puisqu'il n'est "que" de 20%. Cela peut amener à penser que les 80% restants sont "intacts", et que la situation n'est donc pas si grave. Ce chiffre brut cache pourtant des aspects qualitatifs (une grand partie de 80% restants sont déjà dégradés, le morcellement de la forêt a commencé et la carte précédente montre bien que c'est la dernière grande forêt primaire épargnée des zone tropicales et tempérées), mais surtout une particularité de l'Amazonie fait que l'écosystème est proche de son tipping point ou point de basculement.

Je résume ici un excellent article scientifique datant de février 2018. Jusqu'au année 70 nous pensions que la végétation d'une région était la conséquence de son climat, or la réalité est plus complexe car la végétation influe également sur le climat (une rétroaction). Dans le cas du bassin amazonien, environ la moitié des abondantes précipitations proviennent de la forêt. Ainsi, si la forêt régresse les précipitations diminuent, et si les précipitations diminuent trop la forêt ne pourra plus se maintenir (comme ce qui se passe actuellement en Californie et dans le Sud-Est australien où suite à une sécheresse de plusieurs années, des orages secs déclenchent et entretiennent des mégafeux incontrôlables). La question scientifique fondamentale est donc d'estimer où se situe ce tipping point, c'est à dire le taux de déforestation à partir duquel la forêt ne pourra plus se régénérer et où même sans intervention humaine l'écosystème s'effondrera, se transformera en une végétation de savane. Les scientifiques le situent entre 20 et 40% de déforestation (la fourchette est large car ce taux dépend d'autres facteurs comme le réchauffement climatique). Les événements climatiques régionaux exceptionnels de la dernière décennie (sécheresses et inondations) peut même faire penser que le système oscille déjà et s'approche donc du point de basculement. La prudence suggérerait donc non seulement de mettre un terme à toute coupe supplémentaire, mais également de reboiser une partir des terres... pour disposer d'une marge de sécurité.

Il va sans dire qu'un tel basculement aurait des conséquences climatiques sur l'ensemble du continent (notamment sur les ressources en eau du sud du Brésil, de l'Argentine, du Paraguay et de l'Uruguay) et certainement sur le climat mondial.

L'aspect irrémédiable de la déforestation de l'Amazonie, avec ou sans Bolsonaro, tant au Brésil que dans les pays voisins, et l’existence d'un point de basculement me fait affirmer que l'Amazonie est dors et déjà condamnée, que tôt au tard son écosystème s'effondrera, et que le mot Amazonie renverra plus à nos descendants l'image d'une forêt luxuriante, mais cette d'une morne plaine...

Des solutions radicales et illusoires

Tout bon article de presse se doit d'exposer les faits, la problématique et enfin les solutions possibles. Si je ne déroge pas ici à cette ligne éditoriale, le message de ce billet reste que la forêt Amazonienne est selon tout vraisemblance déjà condamnée, surtout que nos sociétés prennent une direction à l'opposée à ce que je juge indispensable pour la sauver. L'exercice est donc purement théorique, son intérêt tient à l'illustration de ce que devrait être une écologie politique.

Avant de proposer une solution à la déforestation, il convient se poser la question de ce qui rend aujourd'hui ce phénomène inéluctable. J'y apporte une réponse très simple : c'est l'activité humaine. Quand une société décide d'utiliser l'espace de la forêt, elle va l'altérer et commencer à la grignoter, que ce soit pour de l'agriculture, de l'exploitation du bois, du caoutchouc, de l'extraction minière ou pétrolière, des constructions de routes, de barrages hydroélectriques, l'utilisation de voies navigables, le tourisme, ou encore plus les promesses de production de biocarburants. L'illusion qui est la nôtre est de croire qu'un pouvoir central, tels que nos états nations, pourraient contrôler et contenir une exploitation raisonnée. Or, dès lors qu'une route ou qu'un quelconque accès est ouvert dans un tel espace reculé, il amène son lot d'activités illégales (défrichage, orpaillage, trafics en tout genre, ...) et une tentation irrésistible dans le temps pour ce pouvoir central, ou les agent locaux qui en dépendent, d'avancer toujours plus loin sur le territoire, de fournir les services modernes aux habitants et de rentabiliser les infrastructures qui ont été mises en place. Cette allégation ne signifie pas qu'il n'y aurait aucune nuance, aucune différence entre les politiques des uns et des autres; les approches peuvent être plus ou moins destructrices, mais même avec la plus grande bienveillance, des mesures de protection ne peuvent que freiner la tendance, pas l'inverser.

L'illusion du contrôle de la déforestation rejoint l'illusion que l'homme serait maître des techniques qu'ils a créées. Les possibilité offertes par ces techniques s'imposent à l'Homme bien davantage que l'inverse, comme l'a enseigné Jacques Ellul (ici dans "Le système technicien", 1977) :  "Plus les moyens de puissance augmentent, plus les décisions et les choix sont irrationnels. [...] Les choix (n'en sont pas), ils sont en réalité imposés par les moyens techniques et la mentalité technicienne."  

Une exception à relever est celle des peuples autochtones qui vivent dans la forêt, non pas que leur présence est sans conséquence (Philippe Descola a montré que l'arrivée des premiers hommes a profondément modifié l'écosystème de l'Amazonie, la répartition des espèces présentes, etc...), mais parce qu'au fil des générations ces peuples ont trouvé et établi un équilibre stable avec leur environnement. 

Dans cette logique, la seule solution pour empêcher la déforestation complète de l'Amazonie serait de sanctuariser son territoire, d'y réduire au strict minimum la présence humaine et d'accepter de n'en retirer aucun bénéfice direct. Une approche invraisemblable pour notre condition d'homme moderne, mais qui se profile par quelques initiatives à petite échelle. Nous pouvons citer les associations ASPAS qui crée en France des réserves de la vie sauvage et Tchendukua qui rachète des terres en Colombie pour les restituer aux indiens Kogis.

La France en tant que pays le plus riche de la région pourrait montrer l'exemple en créant une immense réserve naturelle en Guyane qui pourrait correspondre à 80% de son territoire. Cela nécessiterait d'abandonner tous les projets d'extraction minière, de barrage hydroélectrique, de création de route et de détruire les infrastructures existantes (routes, pistes, villages, ...) autres que les villages des peuples autochtones.

Avec un telle exemplarité, La France pourrait porter le projet de création d'une zone sanctuaire internationale qui couvrirait une grande partie de l'Amazonie (les 80% garantissant l'équilibre de l'écosystème !), sur le modèle de l'Antarctique avec un financement international pour sa mise en oeuvre et sa protection. Car il est difficile d'imaginer possible la préservation d'une si grande réserve par un état, aussi grand soit-il, qui éprouverait les plus grandes difficultés pour en financer la protection (sans n'en tirer aucune bénéfice) et pour lequel la tentation de la grignoter serait trop grande pour les gouvernements successifs. Même si laisser une zone sans intervention humaine ne devrait en théoriquement rien coûter, un investissement massif serait indispensable à sa mise en oeuvre (démolition d'infrastructures, indemnisation des propriétaires, reboisement de certains zones, dépollution, etc...) et un coût récurrent pour en assurer la surveillance et la protection car même sans piste d'accès des individus chercheraient à s'y introduire pour en extraire des ressources.

Une telle approche sera certainement qualifiée d’extrémiste, de liberticide, de retour à l'age de pierre. Ce serait bien évidemment radical et même violent pour les populations déjà établies sur ces terres,et pourtant la seule façon de conserver l'écosystème et la biodiversité qu'il contient. Je pense qu'une société raisonnable devrait être capable de préserver ce qui l'entoure, tant l'environnement que les autres sociétés humaines, et qu'il est encore plus violent de laisser les répercutions de son activité détruire aveuglément l'autre, qu'ils soit humain (les peuples autochtones) ou non (la biodiversité).

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