Avant et après le massacre de Charlie

Il existe une part de folie dans l'acte de tuer froidement 12 personnes au nom d'une religion dans un pays qui n'est pas en guerre. Mais cet acte visait des personnes bien précises, l'objectif recherché est clair, c'est donc bien un assassinat politique comme l'a tout de suite dit Mélenchon: d'une part la liberté d'expression est visée et d'autre part l'objectif est de plonger la France dans l'opposition entre musulmans et non musulmans.  Il faut donc mener une réflexion politique et rationnelle sur ce qu'il a pu conduire des jeunes de notre pays à faire cela. Et ensuite il faut en tirer les leçons politiques, pour que d'une part cela ne se reproduise pas et que d'autre part le pire n'advienne pas dans notre pays: discrimination des musulmans similaires à celles des juifs dans les années 30 et prise de pouvoir par des fascistes (le FN allié ou pas avec l'UMP). Evidemment cette réflexion ne vise pas à condamner la réaction émotionnelle nécessaire dans un premier temps: hier nous étions tous Charlie. Elle ne vise pas non plus à justifier les criminels. Ils devront être arrêtés, jugés et condamnés par la justice pour ce qu'ils ont fait: tuer 12 personnes. 

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il est utile de se plonger dans la biographie des présumés coupables. L'article de Libération de 2005 qui enquêtait sur le groupe auquel appartenait deux des protagonistes d'hier commence comme ça: "Ils ont entre 19 et 24 ans. Ils sont français d'origine algérienne, tunisienne et africaine. Ils ont tous grandi dans le XIXe arrondissement de Paris, occupent des habitations à loyer modéré et pratiquent un islam poussé à l'extrême". Ces jeunes se radicalisent par le biais de la religion auprès d'un imam du quartier, mais c'est la guerre en Irak et leur indignation vis-à-vis "des tortures infligées aux civils irakiens dans la prison d'Abou Ghraib» qui les font rencontrer un extrémiste qui les prépare à aller en Irak. Empêcher d'aller en Irak par les services, ils finissent en prison.

Le massacre d'hier n'aurait pas eu lieu si ces jeunes n'avaient pas suivi ce parcours. Peut être étaient-ils déjà fragiles psychologiquement et qu'ils auraient fini par déraper. Mais ce dérapage n'aurait pas eu les conséquences politiques graves que l'on sait, si le triptyque suivant n'avait pas existé: Guerres illégitimes en Irak et en Afghanistan, discrimination envers des musulmans en France, ce qui renforce les radicaux, et passage par la case prison qui en général n'arrange pas les choses.

Nous sommes un certain nombre à avoir dit que les guerres, la répression et la discrimination des musulmans étaient, en plus d'être dramatiques et illégitimes, inefficaces pour combattre le terrorisme religieux. Hélas, l'attentat d'hier nous donne raison. Depuis 2001, c'est presque 15 ans d'une même politique qui a été menée, on en récolte aujourd'hui les conséquences. On ne combat pas le terrorisme et les mouvements sectaires violents de cette façon. L'important c'est avant tout d'agir sur les conditions politiques qui font que ces jeunes se tournent vers ces sectes. Il faut tarir la source de leur engagement.

Il n'aurait pas fallu faire la guerre en Afghanistan ou en Irak. Il ne fallait pas faire la loi de 2004 contre le voile. Il ne fallait pas traiter la lutte contre les mouvements sectaires comme on traite la lutte contre des crimes de droit commun. Bref, il fallait absolument éviter de nourrir toutes les fractures identitaires dans notre société. Mais maintenant que faire? Un sursaut est possible, mais le pire est aussi probable comme en témoigne les dérapages de Stéphane Ravier sénateur FN, le jour même de l'attentat[1].

La situation internationale est évidemment en partie ce qui alimente le terrorisme. Hollande doit donc reconnaître l'état de Palestine comme le parlement l'a voté. La colonisation doit être stoppée par la communauté internationale. Des solutions politiques doivent être recherchées aux différents conflits en Irak, Syrie, Libye et Mali. Evidemment tout ceci est loin d'être simple, mais il faudrait surtout commencer par éviter d'aggraver les situations.  

Aujourd'hui en France l'heure est à la mobilisation unitaire à la mémoire de ceux qui sont morts. Cette mobilisation doit se faire au nom de la défense de la liberté d'expression. Demain, il faudra se battre contre ceux qui voudront utiliser cette unité pour justifier de nouvelles guerres, ou de nouvelles mesures racistes et sécuritaires, qui ne feront qu'aggraver la situation. La critique rationnelle, la liberté d'expression et le combat contre toutes les oppressions sont les seules armes efficaces contre le terrorisme.

 


[1] http://www.lamarseillaise.fr/marseille/flash/34707-charliehebdo-stephane-ravier-derape-le-premier-sur-twitter

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