Réflexions sur le cas Depardieu

 La polémique autour du cas Depardieu est révélatrice de deux choses selon moi : l’emprise idéologique du libéralisme d’une part et la solidarité de classe des riches d’autre part. Je vais essayer de profiter du cas « Depardieu » pour analyser ces deux points. 

 

La polémique autour du cas Depardieu est révélatrice de deux choses selon moi : l’emprise idéologique du libéralisme d’une part et la solidarité de classe des riches d’autre part. Je vais essayer de profiter du cas « Depardieu » pour analyser ces deux points.

 

La légitimité de la fortune : Que vaut Depardieu ?

L’illusion qui sous tend l’idéologie capitaliste est de croire que l’argent gagné est la marque du seul mérite de celui qui le gagne. Du coup, le riche ne doit rien à la société. Mieux sa richesse lui permet de créer de nouvelles richesses et d’employer des pauvres chômeurs qui sans lui n’auraient même pas la chance d’avoir un emploi et de manger. Ce raisonnement procède d’un double mensonge : la production individuelle est déconnectée du cadre social dans laquelle elle s’insère et la valeur marchande acquise par cette production est une mesure juste de la valeur et du mérite de celui qui l’a produite. A mon avis le problème « Depardieu » ne concerne pas tant sa contestation de la légitimité de l’impôt que le fait que toute fortune dont la sienne est illégitime.

Analysons la fortune Depardieu. Elle s’élève à 85 million d’euros nous apprend le site http://www.richescelebres.com. Comme Depardieu vient d’un milieu pauvre, la généalogie de cette fortune est plus aisée puisqu’il l’a acquise de son vivant. Il a 64 ans mais il est probable qu’il n’a commencé à accumuler cette fortune qu’à partir de 1974 date à laquelle il est révélé au grand publique avec « les Valseuses ». La richesse accumulée est sensée provenir du travail dans l’idéologie libérale, donc pour mesurer la valeur de Depardieu comparons sa richesse accumulée au travail de salariés. Son « salaire annuel » depuis 1974 en dépit des larges impôts qu’il doit payer est de 2.3 millions par an. Comme je suis fonctionnaire (chercheur) et que mon salaire (2300 euros) est proche du salaire moyen des fonctionnaires (2376 euros en 2009), je me suis amusé à comparer le salaire de Depardieu au salaire cumulé moyen d’un fonctionnaire depuis 1974. L’INSEE fournit la donnée depuis 1982, une petite régression permet d’étendre le calcul à 1974. Depuis 1974, le fonctionnaire aura gagné en moyenne 1592 euros par mois alors que Depardieu a lui touché 186 403 euros par mois. La valeur de Depardieu équivaut donc à celle de 117 chercheurs comme moi…pas mal non ! J’ai pris l’exemple de la recherche scientifique car habituellement on ne nie pas le mérite du chercheur en termes de travail (il faut aller au doctorat quand même). Ce qui m’intrigue c’est comment une société peut justifier un écart de 1 à 117 entre un acteur et un chercheur et de 1 à 250 entre un acteur et un ouvrier payé au SMIC. Quelle est le mystère de la valeur Depardieu ? Que produit il de si important pour que son travail lui donne le droit de s’approprier le travail de 250 personnes. En effet, le salaire n’est qu’une valeur d’échange entre 1 heure de travail d’une personne et une quantité donnée d’heures de travail des autres salariés.

Depardieu est un acteur, au moins contrairement à d’autres grandes fortunes, sa richesse provient initialement d’un vrai travail; ce n’est pas juste de l’accumulation du capital. Il a joué dans 170 films, nombre d’entre eux au moins jusqu’à Jean de Florette en 1986 ont une valeur esthétique reconnue. Après les films dans lesquelles il a joué ont surtout un rôle social de divertissement. Mais ces activités ne s’arrêtent pas là. Le même site « richescelebres.com » nous apprend qu’il a touché plusieurs millions pour ses apparitions dans des publicités (rappelons nous Barilla). A cela s’ajoute les vignobles qu’il possède en Italie, au Maroc et en Anjou. Il possède également plusieurs restaurants et des parts dans les sociétés « Les clefs du terroir » et « Le secret des templiers », qui exploitent des vignobles dans le bordelais et l’Hérault ainsi que sa propre société de productions DD Productions et quelques sociétés civiles immobilières (SCI). Il a aussi fait des mauvais investissement comme la recherche de pétrole au large de Cuba (sic). Donc une grande partie de son argent provient probablement de la fructification de son capital financier et symbolique par la vente de son image.

Si Depardieu n’avait pas vécu en France, aurait il eu le loisir d’accumuler cette richesse ? Rien n’est moins sûr. Nombre d’observateurs ont fait remarqué à juste titre que le cinéma français avait survécu à l’impérialisme culturel américain grâce aux subventions publiques (CNC, chaînes publiques, statut des intermittents…). Sans la survie du cinéma, assurée socialement, il n’aurait probablement pas percé. Il est devenu célèbre car des réalisateurs ont su le remarquer (dont certains anciens maoïstes !), sans eux il ne serait rien. Ensuite, il a consolidé sa fortune grâce au vin et à la bouffe, quoi de plus français et de plus socialement déterminé. Bref sa réussite, ses châteaux, son hôtel particulier ne doivent rien à son mérite. Il a juste su profiter d’un système profondément inégalitaire qui fait que 250 salariés acceptent de travailler pour qu’un seul acteur puisse s’empiffrer de leurs productions matérielles ou culturelles. Il ne « vaut » pas plus que beaucoup d’acteurs du cours Florent ou de doctorants qui n’auront jamais de postes dans la recherche scientifique. Mais il ne « vaut » pas non plus mieux que l’infermière qui accompagne les malades, que la femme de ménage qui nettoie à 5h du matin les bureaux ou que le sans papier qui construit les immeubles dont la vente a permis au valeureux Depardieu de consolider sa fortune. Sa sortie contre les impôts alors que sa richesse est totalement illégitime indique même qu’il ne vaut plus grand chose ni moralement ni intellectuellement. 


La solidarité de classe

Le cas Depardieu est aussi intéressant car contrairement à d’autres fortunes, il a assumé le cynisme du multimillionnaire refusant de payer pour ceux qui n’ont même pas deux repas par jours. Cette arrogance est souvent le propre des nouveaux riches qui ont l’illusion d’avoir mérité leur situation. Cette arrogance menace de raviver un légitime sentiment de classe chez ceux qui n’ont rien. Le gouvernement pour paraître de gauche a donc cru ensuite bon de surfer sur l’événement, peut être pour faire oublier qu’il cire les pompes de Goldmann Sachs quand il refuse de nationaliser Florange. Mais ce qui est passionnant c’est la solidarité de classe exprimées par les riches artistes, suite à l’attaque de Torreton (il m’est devenu sympathique celui là). Je n’ai pas été surpris par Gad Elmaleh, Deneuve ou Lucchini, par contre les soutiens de Debbouze ou Guillon sont plus surprenants à première vue. Mais en fait, c’est très compréhensible. Leurs fortunes à tous sont totalement injustifiables par rapport à leur réelle valeur pour la société. La polémique Depardieu met cela en lumière même si personne n’ose le dire car la plupart demeure attaché à l’illusion capitaliste concernant la valeur du travail. En découvrant les impôts payés par Depardieu, on dévoile aussi de facto la richesse indûment accumulée. Et le salarié ou le chômeur qui gagnent 250 fois moins pourrait à un moment se dire : « mais comment est ce possible ? » Il faut donc serrer les coudes et refermer la polémique. Depardieu a donc bien le droit de « faire ce qu’il veut de son argent », « il a gagné légalement », « c’est un grand acteur ». Je rappelle juste à ces brillants acteurs qui ne semblent plus connaître la réalité sociale de leur pays, que le salarié normal quand il ne paye pas ses impôts, lui on lui bloque directement son compte bancaire…Défendre un gars qui rouspète contre ces impôts alors que depuis 1974 il gagne en moyenne plus 7000 euros par jour, soit presque ce que touche un type au RSA en 1 an, est une preuve d’une solidarité de classe dont nous ferions bien de nous inspirer.

 

La dictature du prolétariat vite !

Pour conclure, il me semble donc nécessaire de rappeler que l’illégitimité ne réside pas dans l’impôt mais bien dans le revenu de Depardieu. Rappelons ce simple fait. Dans une société rationnelle, on ne devrait pas pouvoir avoir une revenu horaire supérieur au quadruple de celui de son voisin : avoir le droit de s’approprier par l’échange le fruit du travail de quatre personnes contre son seul travail à soi c’est déjà assez inégalitaire je trouve…Si l’on suit ce point de vue, le départ de Depardieu en Belgique n’est pas si grave. L’important c’est qu’on puisse nationaliser ou rendre aux salariés tous les biens qu’il a en France et qu’il a illégitimement acquis. Je pense que son Hôtel particulier mis en vente devrait être réquisitionné au profit de l’association « Droit au logement », ses restaurants devraient êtres cédés aux salariés, ses vignobles devraient revenir aux travailleurs saisonniers (souvent immigrés, sans droits et sous payés) et les films issus de sa boite de production devraient être mis à disposition gratuitement sur internet. Si l’on faisait ça l’argent de nos impôts qui a servi au CNC et au cinéma français servirait enfin à quelque chose aux salariés qui hélas n’ont de toute façon même plus accès à la culture.

 

Hendrik Davi, Décembre 2012

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