Blanc, abstention ou Macron ?

Ce débat alimente toutes les discussions à gauche, mais aussi à droite. La France Insoumise qui a choisi de consulter sa base[1], est une fois plus attaquée de toute part pour ne pas avoir appeler à votre Macron, comme presque toutes les autres forces politiques[2].

En 2002, j’ai refusé de voter Chirac et en 2015, je n’ai pas voté Estrosi. A cette heure, j’hésite encore sur mon propre choix en 2017. Je ne donnerais donc aucune consigne. Je pense qu’il est plus utile de développer les analyses de fond qui peuvent nous éclairer. J’ai déjà en partie traiter de a question du fascisme dans un autre billet[3]. Je vais donc reprendre ces analyses et les prolonger. Libre ensuite à chacun d’en tirer des conséquences sur le vote du 7 mai.

Comment combattre durablement le FN ?

J’écrivais en mars : « La solution durable pour combattre non pas seulement le risque que constitue le FN, mais la menace néofasciste dans son ensemble, est de faire émerger un nouvel horizon politique qui engage une triple révolution (démocratique, sociale, et écologique) fondée sur les valeurs d’égalité et de justice sociale. ». Les résultats du premier tour ont montré que j’avais raison. La candidature de Jean Luc Mélenchon et la campagne de la France Insoumise ont permis que les débats se portent sur autre chose que l’islam et l’immigration et ont réussi à faire reculer le FN. Prenons la région PACA. Au premier tour des régionales le FN a fait 40.55% des voix, tandis que la somme PS-FDG totalisait 23% des voix. Au premier tour de l’élection présidentielle, le FN a obtenu en PACA 28.17% des voix (soit 12% de moins !!!). La somme des scores de Hamon, Mélenchon et de la moitié de Macron (50% des électeurs de Macron ayant voter Hollande en 2012) totalise 42% pour la gauche (soit 19% de plus). C’est aussi marquant à Marseille, où Jean Luc Mélenchon (24.82%) passe devant le FN (23.66%). Jean Luc Mélenchon a attiré un électorat jeune (29% chez les 18-24 ans), chômeur (32%), employé (24%) et ouvrier (25%)[4]. S’il a mordu de façon anecdotique sur l’électorat FN (4%) et l’électorat de droite (3%), il a surtout permis une remobilisation de l’électorat de gauche, qui s’était abstenu dans les élections intermédiaires. Tout ceci est dû à la campagne que nous avons menée[5], car le FN est passé dans les sondages de 30% en janvier 2016 à 21.3% le jour du vote. Par conséquent, tous les appels au vote Macron qui insultent le choix de la France Insoumise sont mesquins et contreproductifs. Faire croire que Mélenchon est l’allier du FN, c’est en fait travailler pour le FN. Cette confusion a d’ailleurs été organisée sciemment par les médias (France 2, France Inter en tête), Hollande, et même Hamon. Ils portent, de plus, une lourde responsabilité dans le fait que le FN n’ait pas été éliminé au premier tour. En effet en diabolisant Mélenchon, ils ont sciemment fait le jeu du FN. Leur calcul cynique était probablement que cela faciliterait l’élection de Macron au second tour…

La menace néofasciste

En analysant la nature des mouvements populistes d’extrême droite, j’écrivais en mars : « La victoire de partis postfascistes ne signifie pas mécaniquement l’écrasement physique d’une opposition de gauche. D’autre part, la menace fasciste ne peut se résumer à la question de la victoire de leurs représentants. La menace réside d’abord par la progression de leurs idées et leurs mises en pratique concrètes : violence policière, état d’urgence, racisme d’état, stigmatisation des étrangers, retour des femmes à la maison, préférence nationale… La progression de ces idées et par voie de conséquence des forces qui la portent doit beaucoup à deux phénomènes (1) la crise sociale causée par la mise en œuvre de l’agenda néolibéral et (2) la reprise de ces idées par les représentants d’autres forces politiques. »

C’est pour cela que suivant Traverso et son excellent livre « les nouveaux visages du fascisme», je préfère qualifier le moment actuel de postfasciste. Dans ce moment, les politiques de LR et du PS peuvent elles-mêmes présenter des caractères fascisants : discours raciste et islamophobe, déchéance de la nationalité, état d’urgence, criminalisation des luttes syndicales, 49-3, gouvernement par ordonnance des programmes de Fillon et Macron, menaces sur la presse (I-télé, Libération)…Donc, la menace post fasciste est là. Et l’Europe loin d’être un rempart à cette dérive postfasciste, en est un des éléments : suite à la crise européenne, l’UE a imposé des gouvernements à des pays comme l’Italie, et a coupé les liquidités à Chypre et à la Grèce.  

 Mais dans ce moment postfasciste, il peut y avoir des accélérations et en mars je concluais : « Une telle victoire du FN directe ou indirecte serait indéniablement une rupture qu’il ne faut en aucun cas minimiser. Comme le note aussi Enzo Traverso, ces mouvements populistes peuvent se transformer en néofascisme dans des circonstances particulières. Si le danger d’un écrasement du mouvement ouvrier par une victoire du FN n’est pas mécanique, il est réel notamment si ce mouvement ouvrier se mobilise et devient un danger pour les classes dominantes les poussant ainsi à choisir le fascisme et la répression. »

Le FN ennemi de la caste ou ennemi de classe ?

Pour aller plus loin, il faut analyser spécifiquement la menace d’une accession du FN au pouvoir en France. D’abord peut-il gagner en 2017 ? Si l’on en croit les sondages et l’analyse des reports de voix, cette hypothèse est peu probable. Mais si le FN arrive a apparaître comme le moyen pour les classes populaires de donner une claque à la caste et à l’oligarchie, nous pourrions avoir une très mauvaise surprise. Or les médias organisent le second tour autour des diptyques suivants pro-Europe-eurosceptique, économie ouverte- économie fermée, peuple-élite. Ce faisant, ils organisent la progression du FN, en poussant les électeurs de JLM, mais aussi ceux de Poutou, Arthaud et Dupont Aignant dans l’abstention, voir pire vers le vote FN. Il vaudrait mieux organiser le débat autour des thèmes suivants : racistes-antiracistes, républicains-anti-républicains. Pourquoi font ils cela ? Je ne pense pas qu’ils souhaitent la victoire du FN. Le plus probable, c’est que croyant cette victoire impossible, ils organisent déjà l’après second tour et notamment la guerre de classe que se prépare à mener Macron en gouvernant par ordonnance. L’idée est que Macron puisse ensuite utiliser ce score et la signification qu’ils sont en train de lui donner pour mener sa politique. Si Macron gagnait seulement en défenseur des libertés publiques et de la démocratie. Il pourrait moins facilement se prévaloir de son score pour casser les services publics et le Code du travail par ordonnance !

Revenons au risque FN. Le FN ne résoudra ni la crise économique et n’apportera pas plus de sécurité. Quand bien même ils fermeraient les frontières, la France restera métissée. Les tensions vont donc augmenter très fortement. Des émeutes sont très probables si des policiers assassinent comme aux USA des jeunes issus de l’immigration dans les quartiers. Le FN pourra donc difficilement se maintenir démocratiquement au pouvoir. Par conséquent, ils chercheront à garder le pouvoir par tous les autres moyens. Or ils ont dans leur ADN fasciste le logiciel pour transformer ce pouvoir acquis démocratiquement en une vraie dictature. Comme la Cinquième République donne des pouvoirs conséquents au Président et que nous sommes encore sous état d’urgence, l’établissement de cette dictature n’aura pas besoin de ruptures institutionnelles.

Une dictature c’est quoi ? Pour le FN cela commence, par une attaque en règle des syndicats. Quand ils sont élus localement, ils pratiquent déjà cette répression : ils demandent à la police municipale de surveiller les locaux syndicaux, ils suppriment les moyens aux associations et aux syndicats…Donc, il est probable qu’ils suppriment rapidement les syndicats et les associations de gauche. Ensuite, ils pourront criminaliser certains partis au prétexte qu’ils mettent en danger la nation : agitation sociale ou lien avec des islamistes au choix…

Ensuite vient la presse. Il est facile sous état d’urgence d’attaquer les médias dissidents. Le processus qui a lieu actuellement en Turquie donne à voir ce que pourrait être une France dirigée par le FN. Après la presse, c’est la purge dans la fonction publique : police, armée et puis éducation nationale. Ce ne sera probablement ni le nazisme, ni le fascisme, mais un état policier raciste.

Cette dictature pourra difficilement se mettre en place sans l’accord de l’oligarchie. Mais c’est là qu’il est intéressant de comprendre la nature du « moment fasciste ». Cette oligarchie qui craint pour ces prérogatives, si une vraie gauche accède au pouvoir, pourrait être prête à laisser le FN faire le ménage pour elle. Rappelons que selon Poulantzas[6], le nazisme n’était pas le premier choix des classes dirigeantes allemandes et la classe qui a constitué l’appareil nazi était la petite bourgeoisie, mais les mesures prises par les nazis ont rapidement été des mesures en faveur du grand capital allemand et paradoxalement ont été très en défaveur de la petite bourgeoisie. Il est probable qu’il en soit de même avec le FN. Il est à terme un ennemi de classe terrible des ouvriers, mais aussi des petits commerçants.

Du risque fasciste avec Macron ?

Macron est aussi un objet d’étude intéressant. D’habitude, le bloc dominant, représentant les intérêts du grand et moyen capital par exemple, gouverne par l’intermédiaire de partis (PS, Républicains). La politique est un champ social spécifique dans lequel, les intérêts des classes au pouvoir se traduisent parfois de façon déformée. Il existe une médiation entre le pouvoir économique et l’Etat. Cette médiation est double : elle provient de l’appareil d’état lui-même et des partis politiques. Ces dernières années, la frontière entre l’appareil d’Etat et le monde économique est devenue plus ténue[7]. Ce mouvement justifie l’usage du terme d’oligarchie qu’utilisait aussi Lénine dans une période similaire à la notre avant 1914.  Ce qui est nouveau avec Macron, c’est que la médiation des partis est à son tour supprimée. Macron est directement l’homme des banques et des grandes entreprises. Pire il l’assume en envisageant de prendre comme Première ministre une ex-patronne du MEDEF. Contrairement au FN, le risque fascisant n’est pas direct avec Macron et ce risque n’est pas de même nature. Mais il existe, notamment si la rue le contraint à renoncer à certaines de ses mesures. Il existe non pas du fait du personnage, mais bien par l’effacement de la médiation entre les intérêts économiques et le monde politique. Sans cette médiation, il n’y a plus de politique, plus de démocratie. C’est aussi cela que signifie un gouvernement à la fois de gauche et de droite. Avec le « there is no alternative » de Thatcher devenu devise politique pure, on s’approche d’un totalitarisme idéologique. Pour se justifier ce totalitarisme a besoin d’un ennemi unique repoussoir, qui serait le fascisme version FN ou islamiste.

Et pourtant des menaces différenciées

La première grande différence concerne le racisme. A ce titre, pour l’instant, Macron ce n’est ni Sarkozy, ni Valls. Il ne joue pas sur la fibre raciste. Une victoire du FN libérait terriblement le racisme. Or c’est ce poison qui nous rend minoritaires. Si les ouvriers/employés français étaient moins racistes et ne votaient pas encore majoritairement FN, Mélenchon aurait fait près de 30% au premier tour. La politique menée par l’oligarchie ne profite qu’à elle-même et à une partie de plus en plus réduite des classes moyennes. Contrairement aux années 60, sa base sociale est de plus en plus faible. Elle ne se maintient donc que grâce à notre division. Une victoire du FN serait terrible pour les descendants d’immigrés et pour les émigrés, mais elle accentuerait aussi notre division.

Seconde grande différence, Macron ne s’attaquera pas de façon aussi brutale et aussi directement aux syndicats et à la presse. Or les syndicats, la liberté d’expression et d’association sont indispensables à toute lutte.

A contrario, Macron est plus directement l’agent de l’oligarchie. Une dérive autoritaire de celui-ci pour imposer l’agenda ultralibéral aurait probablement plus rapidement le soutien des partenaires européens, mais aussi de l’armée.

Le vote au second tour un choix tactique compliqué

Pour conclure, il me semble que pour la suite, il vaut mieux Macron comme Président que Marine le Pen. Mais est ce que Macron a besoin pour être élu de nos voix et d’une consigne de vote de la France Insoumise, c’est un autre débat qu’à ce jour je ne peux trancher. Evidemment, si appeler à voter Macron et faire en sorte qu’il obtienne le meilleur score, n’avait aucun impact négatif, il faudrait le faire. Le problème c’est que ce n’est pas le cas. Appeler à voter pour le candidat de l’oligarchie, c’est lui faciliter la tâche pour les législatives, prendre le risque de légitimer ces futures politiques antisociales et se couper d’une partie des classes populaires. Voter Macron c’est aussi donner à Marine le Pen le rôle de seule opposante. L’oligarchie nous a coincées en étau entre son premier choix (Macron) et ce qui pourrait bien être à terme son second choix (le FN). Sur cette ligne de crête, aucune solution n’est bonne. Ceux qui ont dénigré Jean Luc Mélenchon et ont empêché qu’il passe devant le FN portent une responsabilité historique dans cette situation. A cette heure, la seule chose que nous pouvons faire, c’est de convaincre nos électeurs qu’il ne faut en aucun cas voter pour le FN. Ce n’est pas une position possible. Après entre le vote blanc, l’abstention et le vote Macron, tous les choix peuvent se justifier. Par rapport à l’abstention, le vote blanc présente néanmoins l’avantage d’être plus en accord avec notre conception de la VI république.

 

 


[1] http://f-i.jlm2017.fr/consultation_2nd_tour

[2] Excepté le POI, le NPA et LO

[3] https://blogs.mediapart.fr/hendrik-davi/blog/120317/menaces-postfascistes-vote-utile-et-unite-de-la-gauche

[4] http://www.ifop.com/media/poll/3749-1-study_file.pdf

[5] Poutou a joué aussi un rôle considérable dans le débat à 11

[6] Fascisme et dictature

[7] En fait, cela avait commencé avec Giscard, et s’est assez largement poursuivie avec Mitterrand.

 

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