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Billet de blog 28 nov. 2019

Les raisons d'une grève

Les appels à la grève le 5 décembre se multiplient. Des assemblées générales auront lieu sur de nombreux lieux de travail pour décider de la reconduction dès le 6 décembre. Pourquoi ? Examinons le cas de la recherche publique.

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La réforme des retraites n'est pas une simple réforme de plus, c'est pour les fonctionnaires un recul général du montant nos retraites et une rupture du contrat social. Le montant ne serait plus calculé sur les 6 derniers mois, mais sur la rémunération tout au long de la carrière.

En prenant comme valeur du point la valeur actuellement proposée (5.5 %), les baisses de retraites seraient déjà énormes pour tous les fonctionnaires. J'ai fait les calculs avec un taux de rendement de 5.5% pour un agent arrivé à l'Institut National de la Recherche Agronomique en 2006 sur la base d'une carrière complète dans l'Institut :

Les pertes mensuelles seraient entre 450 € et 570 € pour les techniciens et atteindraient plus de 1000 € pour les directeurs de recherche.

En 2017, le budget de la branche retraite était excédentaire de 1.9 milliard d'euros : l'objectif n'est pas de sauver le système de la faillite. L'objectif est de permettre aux marchés financiers d'accéder à la manne financière que constituent nos retraites, car parmi les salariés, ceux qui le peuvent compenseront la baisse de leurs pensions en souscrivant à des assurances privées vulnérables aux crises financières. La branche "retraites" de la sécurité sociale, c'est 230 milliards d'euros, autant d'argent qui ne passe pour l'instant pas par les banques ou les assurances privées. Le tableau des niveaux de pensions montre déjà une forte baisse dès la mise en œuvre de la réforme, mais ce n'est qu'un début, car la valeur du point va ensuite baisser avec un taux de rendement inférieur à 5.5%.

En effet, le blocage du montant total des retraites à 14 % du PIB, alors que le nombre de pensionnés va croître, implique que la valeur du point baissera, comme l'expliquait François Fillon devant le MEDEF en 2017 : « Le système de retraites par point en réalité permet de baisser chaque année la valeur des points et donc de diminuer la valeur des pensions » !

C'est ce qui s'est passé en Suède où ce système a été mis en place depuis les années 1990. Pour assurer la stabilité financière du système, la valeur du point est réévaluée chaque année, en fonction de l’espérance de vie et de l’évolution du salaire réel moyen par tête. En cas de réserves financières insuffisantes ou de baisse du nombre d’actifs, un équilibrage automatique se déclenche, pouvant réduire drastiquement le niveau des pensions, comme en 2010, 2011 et 2014 (respectivement de -3%, -4.3% et -2.7%). Le taux de retraités pauvres a fortement augmenté, ils y sont deux fois plus nombreux qu’en France.

Pire, ce nouveau système va encore plus impacter les mères de famille selon l’Institut de la Protection Sociale. Les cadres mère de trois enfants perdront jusqu'à 500 € par mois.

Pour améliorer les retraites, il faut réduire le chômage, revaloriser nos salaires et revenir sur les réformes successives qui ont appauvri les retraités. Il faut assurer à tous les travailleurs un contrat de travail et pour ce qui nous concerne, le maintien du statut de fonctionnaire. Contrairement à ce que fait croire le gouvernement, des moyens existent pour que les retraités aient un revenu digne avec une vraie égalité entre hommes et femmes. Pour cela, il faut mieux répartir le travail et les richesses. Quelle hérésie de faire travailler plus longtemps les séniors, alors que les jeunes ne trouvent pas d'emplois ! Il faut aussi cesser d'exonérer les entreprises de leurs contributions sociales et taxer les profits. Selon la Cour des Comptes, le montant des « niches sociales » qui amputent le régime de base de sécurité sociale et le fonds de solidarité vieillesse ont atteint plus de 90 Milliards d'euros en 2019 (soit 22 % du budget total de la sécurité sociale). Ces exonérations ont doublé depuis 2013 avec le CICE !

 Mais dans l'Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR) les raisons de la colère dépassent largement les retraites.

La perte de pouvoir d'achat devient indécente dans l'Enseignement Supérieur et la recherche. Avec le gel du point d'indice, nous avons perdu 16% de salaires depuis 2000, soit 720 € par mois pour une directeur de recherche et 350 € par mois pour un technicien. Par conséquent, nous avons des salaires extrêmement faibles par comparaison avec les autres pays européens. La précarité explose dans nos unités, comme dans sur les bancs de l'université. Les drames liés à cette situation s'enchaînent. La réforme de la fonction publique et la loi de programmation pluriannuelle de la recherche loin d'améliorer cette situation vont l'empirer. Les salariés auront encore moins de pouvoir pour se défendre avec la suppression des CAPs et des CHCSTs, la précarité va encore s'accroître avec les CDD sur projet et les CDI non-fonctionnaires, et la compétition entre unités va s'exacerber si l'HCERES (instance d'évaluation) accroît son pouvoir. Nous passons déjà notre vie à déposer et évaluer des projets déposés à un millefeuille d'agences (Europe, Labex, Idex, Région, ANR...) pour avoir les moyens de travailler. Tous les agents sont à bout !

Or des moyens existent pour une autre politique pour l'Enseignement Supérieur et la recherche. Actuellement les dotations budgétaires EPST, EPIC et Universités sont de 12.3 milliards d'euros et les ressources propres (essentiellement publics) de 7.2 milliards d'euros. En tout le budget de la recherche publique c'est 19.6 milliards d'euro soit 0.75% du PIB. Toute la R&D en France public et privé atteint 2.19% du PIB en 2017. C'est en deçà de l’objectif de 3 % fixé par l’UE dans le cadre de la stratégie Europe 2020 et aussi de son propre objectif dans le cadre de la stratégie nationale de la recherche (SNR). Elle se situe à la 5e et avant-dernière place parmi les six pays de l’OCDE les plus importants en termes de volume de DIRD. Il est facile de calculer un budget de l'ESR avec la titularisation de tous les précaires, une augmentation de 16% de nos salaires pour rattraper la perte de pouvoir d'achat et 12500€ de crédits de fonctionnement par agent distribué aux unités. On obtient un budget des instituts de 27.7 milliards d'euros. Avec un tel budget, on atteindrait juste 1.07% du PIB pour la dépense publique en recherche et développement et seulement 2.33% pour la dépense totale en R&D, encore très loin des 3%... Pour atteindre ce budget, il faut trouver  8.11 milliards d'euros. Or que le Crédit Impôt Recherche a coûté en 2019, 6.77 milliards d'euros à l'État et ne sert à rien car les dépenses de R&D des entreprises n'augmentent pas. C'est juste un mécanisme d'optimisation fiscale. Comme pour la sécurité sociale, nous savons où trouver l'argent, il suffit que les plus riches et les entreprises du CAC40 payent leurs impôts au lieu de placer leur argent au Panama...

Unis et déterminés, nous pouvons stopper la réforme des retraites, comme l’ont fait les salariés belges à qui leur gouvernement voulait aussi imposer le système par points, mais aussi plus généralement la politique antisociale de Macron. Partout dans le monde, les peuples se soulèvent pour exiger plus de justice sociale et plus de justice écologique. Au Chili, en Colombie, en Algérie, au Liban, en Irak, à Hong Kong ou en Iran, les mobilisations sociales font vaciller les pouvoirs en place. C'est un signe. C'est le moment où jamais de dire STOP à Macron. Sinon après nos retraites , c'est le reste de la sécurité sociale qu'il va vendre au privé.  

Pour faire céder Macron, une seule journée ne suffira pas, il faudra dès le 6 décembre, nous réunir partout en assemblées générales pour débattre de la reconduction et élargir la mobilisation en nous organisant localement avec toutes les autres professions en lutte à l'hôpital, dans les écoles et dans le privé.

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