Mise au point

Ecriture inclusive, Le Grand Combat*

"Victoire pour les étudiant·e·s"   

L' UNEF s'en félicite, à juste titre. "MISE A DISPOSITION GRATUITE DE PROTECTIONS PERIODIQUES POUR LES ETUDIANT·E·S DE TON CAMPUS".

Vous avez bien lu, on s'adresse, et à deux reprises, écriture inclusive oblige, aux étudiantes ET aux étudiants, grâce à la magie émancipatrice du point milieu ! Abusif et intrusif, icelui va donc se fourrer là où il n'a pourtant pas naturellement lieu de se glisser, car les indispensables dispositifs amovibles et itératifs dont il est question devraient, en toute logique, ne concerner que les filles.

N'était l'hypothèse de connaissances syndicales lacuneuses ou erronées en matière d'anatomie, toujours possibles, faut-il voir dans cette graphie une inattention juvénile, ou une volonté militante d'effacer les différences genrées et d'instituer, si l'on ose dire, des règles communes aux deux sexes ?

Ce n'est pas nouveau, la polémique est née il y a quatre ans.     

En 2017, en effet, suivant en cela les recommandations du Secrétariat occupé par la crépitante Marlène Schiappa, ci-devant chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, un manuel scolaire des éditions Hatier avait proposé un texte incluant l'utilisation "du point médian", ce qui donnait, par exemple: "grâce aux agriculteur•rice•s, aux artisan•e•s et aux commerçant•e•s, la Gaule était un pays riche". Selon les prescriptions de "Mots-clés", premier manuel d'écriture inclusive**, cette loi du "point milieu" fournissait ainsi de surprenants énoncés de nature à stimuler les inspecteur·rice·s les plus convaincu·e·s, les instituteur·rice·s les plus zélé·e·s, leurs apprenant·e·s les plus appliqué·e·s. Car, figurez-vous, l'irrésistible "point milieu", risum teneatis, "permet d'affirmer sa fonction singulière d'un point de vue sémiotique et par là d'investir "frontalement" l'enjeu discursif et social de l'égalité femme •homme" ainsi que l'affirme doctement le susnommé manuel.               

Prétentieuse et indigeste, cette bistouille sémiologique, cette "inclusion" pseudo-féministe est de surcroît bancale, ne serait-ce que parce qu'elle ne pourra pas être représentée à l'oral où le point milieu restera irrémédiablement aphone ! Et depuis les choses s'étaient calmées remisées par de nouvelles inquiétudes.

Mais voici que le débat s'enflamme derechef. 

C'est une proposition de Loi, le 24 février dernier "portant interdiction de l’écriture inclusive pour les personnes morales en charge d’un service public" qui réactive des cendres encore chaudes. Militant·e·s, sectateur·rice·s et croisé·e·s de la cause inclusive dressent les échelles, montent au créneau, hissent les drapeaux. Et qui s'oppose, s'expose, qualifié·e de machocrate, au mieux de passéiste.

Pourtant la proposition de loi ne concerne que les personnes morales chargées d’un service public. "Si chacun est libre d’utiliser divers moyens de communication dans son espace privé, les entités en charge d’une mission de service public ainsi que leurs agents ne doivent pas communiquer par écrit dans une langue aussi incomprise que discriminante." lit-on dans l'exposé des motifs. Rien de choquant, somme toute, car la norme n'est pas nécessairement négative ou répressive, si elle vise à établir un facteur de stabilité et à fixer un code commun de compréhension.

Raison garder donc. D'autant plus que, le profane découvrant toujours la roue, dit-on, la question de l'écriture "inclusive" s'inscrit déjà dans un processus qui date des années 1980/1990. Ainsi en 1986 puis en 1998 des circulaires prescrivaient la féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres dans les documents gouvernementaux et administratifs. De nombreux usages, non officiels, par ailleurs, ont validé des pratiques langagières qui, elles aussi, vont dans le bon sens d'une plus grande visibilité féminine. Certes, il y a, en proportion, plus de boulangères et d'infirmières que d'informaticiennes ou de cheffes d'orchestre mais on progresse dans les mots, et c'est heureux, sinon dans la vraie vie, et là est le véritable problème.

Dans cet univers impitoyable, deux irréductibles rivaux : masculin neutre et point milieu.

A notre droite, le masculin neutre, biblique et académique. A gauche, le point médian, acnéique et ergonomique. Quel chamaillis, que de stress, c'est à qui expédiera l'autre ad patres! D'aucuns qui s'appuient sur 1000 ans d'histoire (Alain Rey) expliquent qu'il ne faut pas confondre les signes et les choses, le signifiant et le référent, que le masculin et le féminin ne sont pas liés à l'espèce humaine mais font partie de conventions arbitraires. D'ailleurs, utérus et clitoris, organes éminemment féminins sont du genre masculin, alors que verge et prostate, attributs virils, du genre féminin, allez vous y retrouver ! Et si, selon une formule balourde qu'il faut bannir, "le masculin l'emporte sur le féminin" depuis des siècles, c'est qu'il s'est vu conférer une valeur générique, le français étant dépourvu de neutre. Cela n'a pas empêché toutefois de féminiser ou de reféminiser les noms métiers, on l'a constaté.

En face, on rappelle que l’écriture inclusive se définit par un "ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes." (Raphaël Haddad). Et si, selon Gilles Siouffi, "Il faudrait réserver le terme d'écriture inclusive à la question du point médian, car les deux autres questions ont en partie été résolues dans l'usage et dans des textes émanant de diverses autorités", les promoteur·rice·s de l’écriture inclusive, de leur côté, jugent indélicat de réduire celle-ci principalement au point médian. C’est pourtant lui qui focalise et électrise essentiellement la polémique.

Ultima ratio "…la grande force des langues, c'est l'usage."

Alors, question politique, combat idéologique, postures militantes ? Quelques références à verser au débat. "L’invisibilité des femmes est liée à l’oppression des femmes dans l’histoire, pas à la langue." affirme Danièle Manesse. Eliane Viennot lui répond : "La langue n'est pas misogyne. Ce sont les gens qui le sont, c'est la société qui est sexiste. Notre langue est absolument équipée pour dire l'égalité. Dans l'état actuel, elle ne fait que traduire l'inégalité existante. Mais ce qui est plus grave, c'est qu'elle la légitime et la justifie." Mais comme l'indique Gilles Siouffi, "Lire les évolutions linguistiques seulement sous l'angle de ce qui est prescrit est réducteur, car la grande force des langues, c'est l'usage."            

Voici, sans doute, Le Grand Secret.*  

 

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*Clin d'œil à Henri Michaux, "Le grand combat" in Qui je fus recueilli dans L’espace du dedans, © Éditions Gallimard, 1998.

** "Mots-Clés lance le premier manuel d’écriture inclusive, pour faire progresser l’égalité femmes / hommes. En réponse aux inégalités persistantes entre les femmes et les hommes, l’agence de communication d’influence Mots-Clés édite et diffuse le premier Manuel d’écriture inclusive". 

Voir mon billet Tenir sa langue ! | Le Club de Mediapart

 

 

 

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