Un fauteuil pour deux

"Si haut que l'on soit placé, on n'est jamais assis que sur son cul." Montaigne.

     Quelle embrouille, quel bordeau, on reste quinaud ! Déjà, en août 2019, l'affaire du pied avait agité le monde occidental. Souvenez-vous, à l'Elysée, l'ineffable Boris Johnson photographié so relax, ripaton sur le guéridon.*

     Or donc, une pétarade médiatico-diplomatique fait la Une et nous tympanise depuis le 6 avril dernier à l'occasion de la visite des présidents des institutions de l'Union européenne à Ankara. Mais, cette fois-ci, c'est du dur, c'est du brutal, car le mis en cause n'est pas blond, l'agent peccant, c'est l'ottoman. Macarel, au vu des réactions incandescentes qui fusent tous azimuths, les plus anciens évoquent, horresco referens ! les tragiques précédents historiques, ainsi la dépêche d'Ems voire l'attentat de Sarajévo qui ont conduit où l'on sait.

     Bon, de quoi s'agit-il ? La scène a fait le tour de l'Europe : la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen constate à son entrée dans la grande salle de réunion qu'aucun fauteuil ne lui est destiné tandis que le président de la République de Turquie, Recep Erdogan et Charles Michel, le président du Conseil européen, se calent, aussi sec, entre les bras protocolaires sans lui porter la moindre attention. Privée de caquetoire officielle, toute éplapourdie mais digne, Ursula a alors et sans doute songé au célèbre proverbe africain anonyme "Lorsque tu as le cul entre deux chaises, assieds-toi sur le canapé !" Ce que, sagement, elle fit.   

     L'image était trop vile, le stimulus trop vif : les réactions salivaires n'ont pas tardé. Tollé général contre l'évident responsable de ce cornecul diplomatique, ce Turc mal embouché qui n'en fait qu'à sa tête au mépris de la bienséance.

     Florilège. Bien sûr, il s'agit d'une "humiliation" volontaire subie par la présidente de la Commission "privée de siège" par le "dictateur" Erdogan dont "l'attitude sexiste" a provoqué un "scandale machiste". Plus élaborée, l'analyse : "Erdogan n’a pas commis une erreur, ni une faute, il a posé un acte politique cohérent avec son comportement à l’égard de l’Europe. Il l’a volontairement humiliée et lui a signifié ce qu’il pense de ses principes et de sa souveraineté, mettant en scène la puissance islamiste et sa légitimité à refuser d’accorder aux femmes l’égalité, et même le respect." Ou encore "L’affront infligé par l’autocrate turc à la présidente de la Commission européenne est insupportable au regard de nos principes démocratiques et de nos valeurs." Toujours les valeurs, "Les valeurs d’égalité défendues par l’UE ont été écornées."

            Le meilleur pour la fin par ceux qui opportunément et sans vergogne en profitent pour fourguer leur indigestible camelote : "Le dictateur Erdogan humilie encore l'Europe. Aucune place assise ni considération pour la présidente de la commission européenne / Où et quand va finir la soumission à l'islamisme ?" Et "La rencontre entre Erdogan et les dirigeants européens aura été un pénible moment de soumission et de faiblesse dont cette photo est l'illustration terrible. Quand vont-ils cesser de se coucher face à un dirigeant islamiste et hostile."

      Ces flatulences plus ou moins sonores sont quasi unanimes et malheur à qui essaiera d'ouvrir la fenêtre, d'y voir clair et tentera de se dépêtrer de cette gangue de préjugés qui conduit à désigner, à priori, le coupable. Pourtant, sauf à penser que l'ordre protocolaire dépend du sexe, ce qui irait à rebours des attentes féministes, un comble ! il semblerait que le président du Conseil ait théoriquement la préséance protocolaire sur la présidente de la Commission lors des missions de politique étrangère (articles 15 et 17 du traité sur l’Union et accord interinstitutionnel du 1er mars 2011). Passons.

     Et puis, quel intérêt avait donc le président Erdogan à humilier madame von der Leyen, alors même que sa visite conjointe avec le président du Conseil européen avait pour objectif de décrisper les relations avec la Turquie, de faire baisser la tension en Méditerranée à propos de la Grèce et de Chypre, de renforcer les liens entre l'Europe et Ankara, et, au passage, de redorer l'image de l'autocrate turc.

     Ainsi, cette péripétie risque d'avoir occulté et compromis les enjeux d'une rencontre qui, du fait même qu'elle ait eu lieu, était déjà un signal prometteur. Quel en sera le résultat, l'avenir nous le dira. Alors, qu'on fasse de cette galimafrée diplomatique, d'une organisation protocolaire peut-être à l'arrache, une affaire d'Etat, que dis-je, de civilisation, qu'on s'attarde sur une question de protocole dont la Turquie n'est sans doute pas responsable, relève d'un dérèglement spéculatif préoccupant.

     Et ce règlement de comptes à dormir debout en dit long sur la conception qu'on se fait, ici ou là, des relations entre des régimes politiques divers, certains aimables, d'autres moins, parfois odieux, mais qui sont condamnés à cohabiter pacifiquement. Et ce n'est pas un matamorisme de cour d'école qui en ouvrira le chemin, bien au contraire. Réduire les relations diplomatiques à un combat de coqs, s'en prendre aux personnes, qu'ils se nomment Erdogan, Poutine, Khamenei et autres, à ceux d'en face, les invectiver, les menacer, voter des sanctions impuissantes à les faire plier et qui ne blessent que leurs peuples, voire les renforcent dans leur autorité, finalement, on perd la face.

     Car ces dirigeants, quels que soient leurs visages, viennent d'un territoire, d'une histoire, d'une culture, les peuples dont ils sont issus, que ce soit en Turquie, en Chine, en Russie, en Iran et ailleurs, ceux qu'on considère, ici, comme des adversaires voire des ennemis, ont traversé, au cours des siècles, gloires et blessures, dominations et humiliations. Tout chef d'état, tout diplomate, se devrait de connaître ces cheminements s'il veut peser efficacement sur le cours des choses. La bataille est culturelle.

     Et miser, avant tout, sur la jeunesse.

     Le 22 janvier 1963, était signé le traité de coopération destiné à sceller la réconciliation entre la France et la République Fédérale d’Allemagne. Trois guerres pourtant, chargées d'horreurs et de haine, avaient ensanglanté leur histoire en moins d'un siècle et 18 ans seulement s'étaient écoulés depuis la fin des hostilités.

     Le 2 septembre précédent, dans la cour du château de Ludwigsburg, le général De Gaulle félicitait les jeunes Allemands "enfants d'un grand peuple qui au cours de son histoire, a commis de grandes fautes."

     Tout était dit, c'était une autre époque.

      Enfin, sommes-nous vraiment qualifiés pour donner des leçons urbi et orbi ? Le dernier rapport d'Amnesty International concernant la France pointe une tendance pour les droits humains qui détruit "à petit feu des valeurs qui devraient fonder toute société."

 

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