Henri Goldman
politiste, ancien rédacteur en chef de la revue belge "Politique" (1997-2020), auteur de "Le rejet français de l’islam" (Paris, PUF, 2012)
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Billet de blog 1 juin 2019

Bruxelles, Wallonie, où l’extrême droite n’existe pas

Marée brune sur l’Europe. La Belgique, où des élections fédérales et régionales se sont déroulées en même temps que le scrutin européen, n’y échappe pas. Et pourtant…

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Marée brune sur l’Europe. La Belgique, où des élections fédérales et régionales se sont déroulées en même temps que le scrutin européen, n’y échappe pas. Le Vlaams Belang (« Intérêt flamand »), parti allié du Rassemblement national français, vient de réussir une percée que personne n’avait vu venir. Il devient, en Flandre, le deuxième parti, passant d’un seul coup de 7,06 % à 18,46 %, derrière la Nieuw-Vlaams Alliantie (« Nouvelle alliance flamande ») – parti national-conservateur qui fait penser à la CSU bavaroise – qui se tasse de 36,46 à 31,82 %. Pour y arriver, le VB a puisé dans tous les viviers électoraux. Et, surtout, il a su capter le vote des jeunes.

La Flandre, c’est une grosse moitié de la Belgique. Et dans l’autre moitié, qu’en est-il ? Il en est… tout le contraire. Malgré des tentatives régulières, aucun parti d’extrême droite, ni même de droite dure dans le genre Fillon ou Waucquiez n’a jamais réussi à s’implanter. Il restait un député wallon appartenant à un parti de ce genre. Il a perdu son siège. À Bruxelles, où la minorité flamande dispose de 17 sièges (sur 89) au Parlement régional, le VB a conservé son unique député. Un sur 89. Déjà, aux élections communales qui se sont déroulées en octobre 2018, l’extrême droite ou la droite dure n’ont réussi à faire élire aucun conseiller communal. Zéro sur 695. À l’autre bout du spectre politique, à Bruxelles, les écologistes passent de 10,11 à 19,12 %, dépassent les partis du centre et de droite et talonnent un PS qui se tasse (de 26,59 à 22,03) tandis que le Parti du travail de Belgique (gauche radicale) perce remarquablement de 3,86 à 13,47. En Wallonie, la poussée verte est moins éclatante, de 8,62 à 14,48 %, mais celle du PTB est spectaculaire, de 5,76 à 13,68 %, se positionnant comme deuxième parti, derrière l’inamovible PS en net recul, dans de nombreuses villes ouvrières. Or, ni Bruxelles ni la Wallonie n’échappent à la crise sociale et au désamour démocratique qui ont débouché partout ailleurs sur un vote massif en faveur de l’extrême droite.

Comment expliquer cette exception continentale en plein cœur de l’Europe ? Y a t-il des recettes dont on pourrait s’inspirer ailleurs ? Malheureusement non, du moins pas dans de telles proportions, car les deux traits qui expliquent cette singularité réjouissante sont des traits historiques déjà anciens propres à cette ville et à cette région.

Trait n° 1 : l’absence, en Wallonie et à Bruxelles, de toute possibilité de nationalisme identitaire. Le sentiment identitaire bruxellois est bien réel, mais il est d’emblée cosmopolite et multiculturel. Cette ville, d’abord composée de migrants de l’intérieur venus de Flandre ou de Wallonie, doit désormais son dynamisme démographique aux migrations internationales. Ici, on sait qu’on n’a pas de passé commun, mais qu’on partage le présent et, si tout va bien, l’avenir. Deux chiffres : 56 % des Bruxellois ne sont pas nés belges, et 52 % des enfants qui fréquentent l’enseignement public y suivent un cours de religion musulmane. En Wallonie, le sentiment wallon, qui transcende difficilement les identités sous-régionales, n’a été formulé qu’au XIXe siècle avec l’émergence d’une classe ouvrière qui allait incorporer après la Libération des vagues de travailleurs italiens, polonais, espagnols.

Trait n° 2 : la Belgique est une terre d’élection de la social-démocratie. Celle-ci n’est pas d’abord une variante modérée du socialisme. C’est une manière d’organiser la société à travers de multiples initiatives qui tissent du lien social et accompagnent les individus de la naissance à la mort. En social-démocratie, le parti politique n’est que le couronnement de tout un échafaudage qui intègre des mouvements de jeunes et d’aînés, des mutuelles et des assurances coopératives, des réseaux scolaires et d’hôpitaux, des troupes de théâtre et des clubs sportifs… En outre, en Belgique, il n’y a pas une social-démocratie, mais deux. En effet, pour contenir le développement du mouvement ouvrier socialiste, l’Église catholique a encouragé la création d’un mouvement ouvrier chrétien sur le même modèle pyramidal. Petit à petit, ce mouvement ouvrier chrétien s’est émancipé de ses tuteurs pour épouser les intérêts de classe de son public. Ainsi, la Belgique compte deux syndicats de masse de force équivalente, l’un d’obédience socialiste, l’autre nominalement chrétien, celui-ci étant nettement dominant en Flandre où le parti démocrate-chrétien a été longuement hégémonique. Ce système a été particulièrement performant pendant les Trente Glorieuses où il a su amortir le choc des tensions sociales. À partir des années 1980, c’est devenu impayable. Les divers gouvernements sous hégémonie néo-libérale se sont alors attaqués aux corps intermédiaires pour réduire leur influence. Ça a bien marché… en Flandre, car ces attaques se sont alors conjuguées avec la rapide déconfessionnalisation d’une des populations les plus catholiques d’Europe occidentale. En une génération, le curé a cessé d’être le principal notable des paroisses flamandes. Du côté wallon, les structures du mouvement ouvrier, socialiste ou « chrétien », même affaiblies, ont résisté.
Même en colère, les travailleurs wallons ne sont pas désaffiliés, contrairement aux travailleurs flamands. Les gilets jaunes locaux ne se sentent pas abandonnés face à un État qui les déçoit. En l’absence d’une offre populiste d’extrême droite, le PTB a parfaitement su profiter de sa bonne insertion dans les mouvements sociaux et du fait qu’il était le seul vote antisystème disponible.

Des leçons ? En pensant à la gauche française, en voici deux succinctes.

1| Exalter le patriotisme, c’est toujours jouer avec le feu. La gauche doit assumer son cosmopolitisme.
2| Quand il n’y rien entre l’État, d’une part, et l’individu, bref quand la société civile est inexistante, les chocs sociaux sont beaucoup plus violents et la possibilité de les canaliser vers des réponses de gauche diminue.

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