Scandales : la grande lessive belge

Fillon et Ferrand peuvent aller se rhabiller : au hit parade des « petits arrangements » des personnalités politiques avec la morale publique, les « scandales belges » les dépassent aujourd'hui très largement. Dernière péripétie en date : Yvan Mayeur, le puissant bourgmestre (maire) de Bruxelles vient de démissionner.

En Belgique – singulièrement dans la partie francophone du pays –, c'est un véritable système qui est mis au jour et c’est surtout le Parti socialiste, hégémonique sans discontinuer à tous les niveaux de pouvoir en Wallonie et à Bruxelles (donc à l’exception du niveau fédéral) qui est touché. Au moment du Penelopegate, c’était la métropole liégeoise qui s’empêtrait dans l’affaire Publifin, du nom d’une structure intercommunale tentaculaire dont les activités n’avaient plus rien à voir avec son objet social et où quelques dizaines d’administrateurs fantômes, appartenant aux trois partis dominants (PS, MR libéral et CDH démocrate-chrétien) s’étaient octroyé des émoluments plantureux pour des prestations inexistantes. Aujourd’hui, c’est l’affaire du Samu social de Bruxelles, une association parapublique s’occupant des sans-abris, qui vient d’emporter le premier magistrat de la capitale de l’Europe qui bénéficiait en qualité d’administrateur d’un sursalaire injustifié prélevé sur les dons privés.

Yvan Mayeur avait commencé sa carrière politique il y a 30 ans à la direction des Jeunes socialistes. Un de ses premiers combats, minoritaire et donc courageux, fut de s’opposer au renoncement des socialistes bruxellois à leur revendication historique du droit de vote des étrangers. Le chemin qu’il a parcouru depuis est banalement classique. Sa « dérive » n’a pas pour cause une infirmité morale particulière. Elle n'est que le produit naturel des conditions courantes de l’exercice de la fonction politique en Belgique. Tant de militants naguère désintéressés y ont succombé, par glissements successifs. Se dessine alors une curieuse « échelle de Richter » de la dégradation des mœurs qu’il est tentant d’appliquer à tous ceux qui ont décidé de faire de la politique leur profession. 

LES QUATRE DEGRÉS DE LA DÉGRADATION

Au degré 1, ils n’en retirent aucun avantage matériel. Leur privilège incroyable, c’est d’être rémunéré pour faire ce que, jusqu’à un certain point, ils faisaient auparavant bénévolement : militer pour leurs idées. Leur profession leur permettra d’aller un cran plus loin : ils seront en position d’influencer la marche de la société en fonction de leur conception de la justice et du bien public. N’est-ce pas là un véritable bonheur, en comparaison avec ceux qui vendent leur force de travail contre un salaire afin de produire des biens ou des services dont ils n’ont que faire, ce qui est tout de même le lot de la majorité de la population ? Ce privilège devrait constituer une motivation suffisante au désir de briguer un mandat public. 

Au degré 2, on commence à prendre goût à certains privilèges annexes. Les rémunérations sont généralement assez attractives, surtout pour ceux qui n’ont pas une activité professionnelle très rémunératrice. S’y ajoutent des à-côtés intéressants : une pension de retraite cumulable, des indemnités de fonctionnement confortables, des voyages d’études toujours bons à prendre, des invitations aux premières des spectacles, des congés parlementaires qui valent ceux des enseignants. Et, par-dessus tout, cette sensation grisante d’avoir du pouvoir sur les êtres et les choses. Au point que le maintien de ces positions enviables vient brouiller le mobile de l’engagement de départ. Quand il s’agira de faire un choix, l’homme ou la femme politique du degré 2 aura tendance – c’est humain, n’est-ce pas ? – à privilégier l’option qui mettra le moins en péril ses intérêts personnels. 

Au degré 3, au diable l’idéologie et les convictions. Elles se sont usées au contact de la réalité du pouvoir avec son lot d’impuissances et de découragements. Le maintien de ses privilèges est devenu, en pleine conscience, le seul mobile de l’action. Ça n’empêchera personne de tenir des discours enflammés devant les électeurs ou les militants. Ceux-là doivent tout de même maintenir leur confiance et être persuadés qu’on y croit toujours. Mais soi-même, on a cessé d’être dupe de sa propre logomachie. On n’a qu’une vie, après tout… 

Au degré 4, on a franchi les bornes de la légalité. La tentation était trop forte, et l’impunité semblait assurée. Quelques-uns s’y sont brûlé les doigts.

SE SERVIR SUR LA BÊTE

En Belgique, chacun est désormais persuadé que les petites corruptions et les passe-droits constituent un des principaux carburants de l’engagement politique professionnel. Ils sont nécessaires pour entretenir la motivation poussive de ses protagonistes qui, au fil du temps, finissent, malgré leurs différences idéologiques, par partager le même ethos de caste. Après quelques années, la plupart doivent naviguer entre les degrés 2 et 3 de l’échelle. Alors qu'ils ne devraient jamais dépasser le degré 1.

Bien entendu, les débats sur l’éthique dans la gouvernance ne remplaceront jamais les débats de fond. Mais on ne peut en faire l’économie si on souhaite un personnel politique qui soit réellement en phase avec ses mandants et avec les idées qu’il proclame. Et ceci est d’autant plus vrai pour les élus issus du monde populaire. On imagine que la tentation est plus grande pour un employé communal que pour un administrateur de sociétés qui n’aura d’ailleurs jamais aucun problème à cumuler des mandats publics et des mandats privés. Qu’on trouve plus d’élus socialistes parmi ceux qui se sont « servis sur la bête » est quelque part logique. Même si, quand des libéraux se prêtent à ce jeu, c’est à propos de montants autrement plus élevés.

Quelques remèdes, nécessaires mais non suffisants, sont connus depuis longtemps. Un : personne ne devrait pouvoir cumuler plusieurs mandats s’ils requièrent plus qu’un temps plein pour les exercer tous. Deux : personne ne devrait pouvoir exercer plus de deux fois de suite un mandat politique à temps plein, pour conserver intacte sa motivation et sa créativité, et aussi pour éviter la cristallisation d’une caste coupée de la société. Trois : les revenus cumulés de tout mandataire doivent être proportionnés à ceux de la fonction publique, pour des responsabilités et des charges de travail similaires, en tenant compte de la précarité de la fonction élective. Les écologistes, plus puissants en Belgique qu’en France, se sont fait depuis longtemps les avocats de ces mesures qu’ils s’appliquent à eux-mêmes, sauf la deuxième à cause d'un recours abusif aux dérogations, tandis que les trois partis historiques résistent autant qu’ils peuvent, quitte à sacrifier quelques indéfendables.

La grande lessive a commencé. Le vieux monde politique belge n’y résistera sans doute pas.

Le site de la revue Politique : www.revuepolitique.be.

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