Bruxelles : promouvoir le « modèle Actiris »

En Belgique, le 26 mai, on votera aussi pour les niveaux fédéral et régional. À Bruxelles, la ville la plus cosmopolite d'Europe selon l'Organisation internationale des migrations (2015), la "question musulmane" sera posée. Mais de façon infiniment moins crispée qu'en France.

À Christchurch, Nouvelle-Zélande, le terroriste d’extrême droite qui venait s’assassiner 50 musulmans dans deux mosquées n’avait pas fait mystère de la source de son inspiration : elle venait de France, où de nombreux idéologues, de Finkielkraut à Zemmour, fantasment sur la menace qu’un islam trop visible ferait peser sur l’identité nationale.

En Belgique, et tout particulièrement à Bruxelles, on devrait rire de cette paranoïa qui finit par considérer tout musulman, toute musulmane qui exprime sa foi comme une menace [1]. Ici, la population musulmane est une des principales composantes de la ville la plus cosmopolite d’Europe. Sa présence se banalise. Depuis plusieurs années consécutives, le prénom masculin le plus attribué aux nouveaux-nés bruxellois est Mohammed. Dans l’enseignement francophone bruxellois, plus de 50% des enfants ont suivi en 2018 le cours de religion musulmane [2]. Et, à côté des femmes plus âgées qui portent leur foulard de façon traditionnelle, on s’est habitué à croiser dans nos rues des adolescentes espiègles et des jeunes femmes élégantes qui portent leur foulard de façon plus moderne. Elles sont émancipées, nées ici, citoyennes de ce pays et aussi à l’aise dans nos langues que quiconque. Rien à voir avec les stéréotypes de la femme soumise ou de l’islamiste haineuse que d’aucuns s’amusent à colporter.

Campagne du VDAB (le "pôle emploi" flamand) en faveur de l'embauche des musulmanes qui portent le foulard, considérées comme un groupe particulièrement discriminé. Campagne du VDAB (le "pôle emploi" flamand) en faveur de l'embauche des musulmanes qui portent le foulard, considérées comme un groupe particulièrement discriminé.
Pour ces femmes, le port de ce foulard, qui ne fait de mal à personne, est important. Or, à cause de lui, elles restent massivement discriminées dans l’emploi et dans l’accès aux études. La singularité française d’une pseudo-laïcité dévoyée, qui a été malheureusement importée en Belgique francophone, leur interdit l’accès à la plupart des hautes écoles et des instituts de promotion sociale ainsi que dans un nombre important d’emplois publics et privés, sans que l’autorité publique ne s’en émeuve. Pire : elle donne régulièrement le mauvais exemple, comme en interdisant le port du foulard dans les formations pour adultes qu’elle organise elle-même.

Or, un fait important qui s’est produit en 2015 permettrait d’inverser la tendance, du moins à Bruxelles. Il concerne une des institutions emblématiques de la lutte contre les discriminations : Actiris [3], le service public de l’emploi bruxellois, dont une des priorités est « l’inclusion active des groupes les plus vulnérables sur le marché du travail dont les personnes d’origine immigrée, mais également les femmes et les bénéficiaires de l’intégration sociale ». Or, à rebours de cette affirmation, Actiris avait modifié en 2013 son règlement de travail pour interdire aux membres de son propre personnel « d’afficher leurs préférences religieuses, politiques et philosophiques dans leurs tenues vestimentaires et dans leur comportement ». Personne n’était dupe de l’objectif visé par cet ajout, qui concernait alors en tout et pour tout trois femmes, dont aucune n’était même en contact avec le public.

Le 19 novembre 2015, cette disposition a été cassée par le tribunal du Travail de Bruxelles. À partir de ce moment-là, Actiris s’est parfaitement conformé à cette décision de Justice. Sa direction, au départ hostile, a adopté avec enthousiasme une attitude inclusive à l’égard des femmes musulmanes qui portent le foulard. Depuis cet arrêt, Actiris – qui dispose d’un comité de gestion particulièrement représentatif présidé par le socialiste flamand Bert Anciaux – a accueilli dans son personnel de nombreuses musulmanes « voilées », y compris en première ligne et dans des postes de responsabilité et de visibilité, donnant ainsi un signal à d’autres employeurs et à d’autres institutions publiques. Jusqu’à présent, sans beaucoup d’effet.

Ce « modèle Actiris », qui fonctionne bien, devrait aujourd’hui faire jurisprudence et s’étendre à toute la société. Certains évènements dramatiques (Christchurch) ou ridicules (les affaires « burkini » ou « Décathlon ») devraient nous amener à reconnaître plus franchement cette part musulmane qui fait irrévocablement partie de « nous ». S’il s’agit d’assécher le terreau sur lequel le radicalisme a pu se développer, il ne faut jamais oublier que ce terreau est fait d’humiliations et d’exclusions, et que ce sont des femmes qui n’ont rien à se reprocher qui en sont les premières victimes. Sait-on, par exemple, qu’à la Stib [4], des dispositions discriminatoires sans base réglementaire interdisent le port du foulard alors que cette institution peine à recruter du personnel féminin ?

Pour s’engager dans cette voie, il n’est pas nécessaire d’aimer le foulard islamique, de même qu’on n’est pas obligé d’apprécier la dictature de la taille 36 et de la jeunesse éternelle qui pèse sur toutes les femmes. Il faut juste respecter leur dignité, et ce respect commence par la reconnaissance de leur libre arbitre et par le refus de décider à leur place de ce qui est bon pour elles.

Dans la campagne électorale qui s’ouvre, je rêve d’entendre l’écho du discours prononcé au Caire par Barack Obama le 4 juin 2009 : « C’est pour cette raison que le gouvernement des États-Unis a recours aux tribunaux pour protéger le droit des femmes et des filles à porter le hijab et pour punir ceux qui leur contesteraient ce droit. »

www.henrigoldman.sitew.be

[1] En matière de laïcité, la Belgique se situe à mi-chemin entre la tradition française, qui a évolué depuis une vingtaine d’années vers un modèle autoritaire unique en Europe, et le modèle anglo-saxon libéral et inclusif. Ainsi, pas plus qu’en Allemagne, aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni, il n’existe en Belgique d’interdiction légale pour des fonctionnaires de porter un signe religieux. Même si, en pratique, l’interdit s’est le plus souvent imposé.

[2] En Belgique, les enfants sont astreints à suivre un cours lié aux convictions philosophiques, soit de religion, soit de morale laïque, soit d’éducation à la citoyenneté.

[3] Équivalent bruxellois de Pôle Emploi.

[4] Équivalent bruxellois de la RATP.

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