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Billet de blog 2 oct. 2022

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Bobo des champs, bobo des villes

Le retour à la campagne fait-il encore rêver ? La différence des rythmes de vie n’est-elle qu’une illusion ? Suite à la pandémie, le choc qu’aurait pu produire l’arrivée de nouveaux « néo-ruraux » n’a pas eu lieu parce que les modes de vie à la campagne semblent « déjà » identiques à ceux des villes. Reste le mythe de la nature… et des petits oiseaux. Mais la nature a elle-même été urbanisée.

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Bobo des champs, bobo des villes  

Henri-Pierre JEUDY

Suite à la pandémie, la campagne est-elle réinvestie comme le territoire utopique d’une alternative de « vie meilleure » ? Dans bien des régions de France, des maisons ont été achetées pour être habitées par des gens qui ne souhaitaient plus travailler « en ville ». Grâce au télétravail, la possibilité de vivre en milieu rural a pu rapidement devenir une pratique usuelle et idéalisée. Mais le territoire rural n’était-il pas déjà devenu un espace « réticulaire » ?  Depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale, dans la plupart des bourgades, les nouvelles constructions offrent l’aspect dominant de l’urbanisation des campagnes. Elles rappellent l’habitat des banlieues et enserrent comme un rhizome, le noyau patrimonial des villages et des petites cités, chaque « lieu propre » demeurant d’autant plus symbolique que l’urbanisation des espaces ruraux, a adopté des pratiques du zonage.

Le choc qu’aurait pu produire l’arrivée de nouveaux « néo-ruraux » n’a pas eu lieu parce que les modes de vie à la campagne étaient « déjà » identiques à ceux des villes. « L’urbanisation du rural » se réalise surtout dans le monde virtuel de réseaux, provoquant les effets d’une relative disparition des échanges sociaux. Il se forge alors une relation complexe, contradictoire et complémentaire, entre l’abstraction de l’urbanisation globalisée et la pérennité des paysages ruraux. En somme, la nature, dans les modalités actuelles de sa gestion, subit les effets d’une même abstraction que la ville. Que restera-t-il de la distinction entre la « vie rurale » et la « vie urbaine » ?

Le maintien de cette distinction assure pourtant la vision en trompe-l’œil de ce qui reste de la ruralité. Faut-il se représenter les restes patrimoniaux comme les dernières valeurs consacrées du territoire ? Monuments et paysages deviennent des symboles sur-protégés pour des raisons historiques, épars sur le territoire, figurant une constellation de signes tangibles d’une certaine « épaisseur de l’histoire ».

Les néo-ruraux préfèrent les territoires de l’Ouest et la présence de la mer n’est pas la seule raison de leur choix. Dans une région désertifiée, comme en Haute-Marne, leur inscription territoriale est plus périlleuse. La cité « en déclin » ou le territoire « en déclin » n’offrent pas une nouvelle perspective d’avenir – ce qui pourtant devrait être possible.

Aujourd’hui, des mesures de l’attractivité semblent déterminer l’avenir d’un territoire. Concernant l’ensemble des secteurs économiques, sociaux et culturels, celles-ci sont devenues des indicateurs de tendance qui, en principe, permettent d’évaluer son avenir. De telles perspectives font-elles apparaître des chances de métamorphose ou des signes de déclin ? Dans quelle mesure le « droit au développement sans limite » n’est que la mascarade de l’apologie de l’égalité des territoires ? Le système d’égalité républicaine des territoires peut apparaître comme un leurre d’autant plus que l’acharnement à le maintenir ne cesse d’augmenter sa fragilisation.

Les mesures de l’attractivité privilégient l’activité économique et la compétitivité. Sont introduites de plus en plus les références à la qualité de la vie, à l’habitat, aux services de proximité… Ces valeurs qualitatives ne demeurent-elles pas soumises à l’impératif économique ? L’invocation actuelle de la décroissance, dans une perspective de « développement durable », suppose-t-elle des changements de « point de vue » sur la reconnaissance même de ce que peuvent être les fondements de l’attractivité ?

Ainsi des « contrats de territoire » ont pour objectif de mutualiser les services dans les petites villes et les campagnes où la désertification s’accentue. L’idéal serait qu’un tel contrat permette d’aboutir à une vision stratégique, réaliste et partagée de tous. Autant dire que le « contrat de territoire » a toujours été destiné au statut d’un « simulacre d’origine » des actions et des décisions. L’enjeu est de « faire comme si » pour entretenir les croyances collectives en des métamorphoses possibles du devenir. Ce genre de politique use de la stratégie de communication comme un pur artifice. Faire croire en ce qui n’est pas…

Quand une contrée se vide de sa population, la représentation du territoire ne se disloque pas pour autant. Est-ce la menace du vide qui exacerbe le « sentiment d’appartenance » au point de le désespérer ? Les habitants sont-ils condamnés à se voir comme « les derniers des Mohicans » dans une réserve d’Indiens ? Ainsi en est-il de « la diagonale du vide », ligne imaginaire qui traverse la France du Nord-Est au Sud-Ouest. La « ligne » contient en elle-même sa part de réalité puisqu’elle est signifiée par des marquages, mais elle est en même temps le fruit d’un imaginaire de la découpe du territoire. « La diagonale du vide » est aussi appelée « diagonale des faibles densités de population ». Comment le vide peut-il se représenter de manière géométrique ? On peut comprendre ainsi que l’impression de désertification vienne d’une sensation propre à une manière d’appréhender un territoire. Du coup, elle n’entre pas dans la seule logique des mesures, elle provoque des réactions mentales collectives qui peuvent paraître contradictoires. La perception d’un « vide territorial » n’engendre pas nécessairement une vision d’abandon, elle est susceptible de faire naître des « particularités culturelles » et de promouvoir d’autres modes de vie.

Désormais, c’est seulement le patrimoine qui est utilisé comme une arme contre les risques de déclin d’un territoire qui doit tirer sa magnificence d’un passé glorifié. Tous les signes d’abandon sont destinés à exacerber cette volonté collective de sauvegarde patrimoniale. Plus une bourgade se vide de sa population, plus elle est appelée à faire l’objet d’une restauration qui permet de rendre visible sa résistance à la disparition. À la mort de la « vie sociale » se substitue l’obligation de reconstruire le décor du passé qui se veut « vivant » alors qu’il est plus que jamais, « monumentalisé ».

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