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Billet de blog 29 nov. 2022

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Les leurres de l’égalitarisme culturel

La standardisation de la culture s’effectue depuis longtemps mais elle prend une tournure plus radicale avec l’application systématique d’un principe d’égalité. C’est l’équivalence de « niveau » qui devient la mesure à partir de laquelle se développe la mise en perspective de la « culture pour tous ».

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La standardisation de la culture s’effectue depuis longtemps mais elle prend une tournure plus radicale avec l’application systématique d’un principe d’égalité. C’est l’équivalence de « niveau » qui devient la mesure à partir de laquelle se développe la mise en perspective de la « culture pour tous ». Que ce soit dans l’enseignement des arts ou dans la pratique des expositions, c’est la même obsession gestionnaire qui se met en place : les enjeux démocratiques de l’injonction paradoxale « il faut être tous pareils dans la diversité culturelle » se réduisent à l’accomplissement de la conformité aux modèles socio-culturels et de l’uniformité des passions créatrices.  

Le fameux « capital culturel » est devenu une mesure établie par des critères d’évaluation. Il sert « d’indice synthétique » pour mettre en œuvre des options administratives de la gestion de la culture et de l’éducation. Il joue surtout un rôle politique en légitimant comme une évidence et une nécessité les mesures prises pour des raisons économiques. Car il n’y a plus de politiques culturelles, au sens où celles-ci étaient porteuses d’une utopie des « forces de création artistique », il n’y a que des stratégies institutionnelles de communication culturelle qui, en se fondant sur la démagogie de l’égalitarisme, s’offrent un semblant de légitimité idéologique. Ainsi l’indice de position sociale qui prétend traduire la situation socio-économique et culturelle des élèves accueillis dans un collège ou un lycée ne peut servir qu’à justifier la fermeture de certains établissements d’enseignement à vocation artistique (comme le lycée Brassens à Paris). Pareille mesure permet de décider, comme si « tout allait de soi », la restructuration des modalités d’éducation. C’est l’excèdent de « capital culturel » qui représente la nécessité « d’un nivellement par le bas » de l’enseignement. La complexité, et surtout le hasard des modes d’acquisition de la culture ne sont pas réductibles à un calcul de type économique. Le « capital culturel » n’est qu’une fiction de l’accumulation chiffrée des connaissances.

Les arguments utilisés sont « à géométrie variable », mais en se référant à de tels indices, ils affichent par leur usage, leur fonction politique. Ainsi le cercle vicieux est bien construit : l’égalitarisme culturel se fonde sur l’apologie de la diversité dans l’équivalence, et la stratégie politique use de mesures du coefficient intellectuel pour rendre opérationnel le nivellement culturel.

Le « pass culturel » se présente comme « une véritable trouvaille politique ». Il s’affiche comme la démonstration ostentatoire d’une volonté politique d’un accès rendu plus facile à la culture au moyen d’une application numérique géolocalisée. « Il propose des offres attractives et exclusives et concourt à ce qu'elles soient présentées de manière personnalisée aux utilisateurs » (Décret n°2021-628 du 20 mai). Autrement dit, c’est avec la représentation illusoire d’une liberté absolue de choix que les élèves deviennent des clients de la culture alors qu’en réalité, ils se réfèrent à des modèles de créativité qui assurent l’uniformisation culturelle contemporaine. Ce qu’on appelle « la diversité culturelle » ne persistera plus que par accident. Le goût personnel disparaît, n’a plus lieu de se manifester et s’il le peut encore, ce sera grâce aux erreurs ou aux détournements de l’application numérique.

Allons plus loin… l’essor contemporain de « l’immersion » dans les expositions révèle combien la vision en pixels garantit l’égalité des modalités de perception. La mise en spectacle de la création n’aurait plus pour finalité que de « nous faire voir les choses tous de la même façon ». Cette uniformisation du « percevoir » ne peut qu’entraîner celle de la création. Dans une posture de « réception immersive », la perception est destinée à devenir immédiatement interactive. Elle se délie des incertitudes temporelles et spatiales que provoque la complexité des sensations. Les jeux de distance de l’œil, les contre-temps de la vision, les variations de l’appréhension haptique s’évanouissent dans le rythme hallucinatoire de l’immersion. Et nous sommes pour ainsi dire « tous égaux » dans cette pantomime de la perception.

Dans quelle mesure le pouvoir politique utilise la culture et l’éducation pour expérimenter des stratégies économiques sous la haute protection idéologique de l’égalitarisme ? Le leurre de la démocratisation culturelle n’a jamais été aussi puissant : les valeurs de la démocratie sont réduites à des calculs, des indices, et en somme à l’évaluation tous azimuts comme fondement même de la valeur. Les dispositifs de légitimité, institutionnels ou non, peuvent alors se séparer de leurs constituants idéologiques, les arguments qu’ils requièrent sont ramenés aux indices économiques. Ce cercle vicieux tourne de plus en plus vite et annonce la cascade de mesures décisoires et sans appel. Il n’y a plus qu’à jouer le jeu…

Finies donc les critiques de l’industrie et de la marchandisation culturelle, ou de la fameuse « société de spectacle ».  L’égalitarisme culturel impose un état d’esprit universel qui se soutient d’une idéologie du commun et qui s’autolégitime.  Pareille forme de totalitarisme culturel anéantit toute violence critique et ne peut laisser resurgir que des modes anachroniques de résistance comme le rappel nostalgique de la méritocratie.

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