Sortir du confinement : faut-il choisir entre l’économie et la santé ?

La sortie du confinement place notre société devant un choix délicat entre la santé de la population et le rétablissement de l’activité économique. Le gouvernement a cédé à la pression du patronat pour un déconfinement rapide, contre lequel Henri Sterdyniak, animateur des Économistes atterrés, met en garde.

 

 La pandémie du Coronavirus a placé tous les pays devant un choix délicat : privilégier la santé de la population ou le maintien de la vie économique et social. En réalité, il n‘y avait guère le choix. Hasardons des chiffres : une personne atteinte de Covid-19 souffre de troubles bénins dans 80% des cas ; de troubles graves demandant une hospitalisation dans 15% des cas ; demandant une réanimation dans 5% des cas (avec un taux de létalité de 4% sans réanimation, de 2% avec réanimation). Ceci signifie que pour un pays de 67 millions d’habitants comme la France, l’absence de confinement aurait pu entrainer 54 millions de personnes atteints, donc un besoin de 8 millions d’hospitalisation simple et de 2,7 millions de réanimation, bien au-delà de nos capacités hospitalières. Outre la tragédie de l’encombrement des hôpitaux, Il en aurait résulté environ 2 millions de décès, ce qui n’était pas acceptable dans nos sociétés.

Par ailleurs, le taux de mortalité des personnes atteintes est très différent selon l’âge : 0,2 % pour les moins de 40 ans ; 0,4% pour les 40-49 ans ; 1,3% pour les 50-59 ans : 3,6% pour les 60-69 ans ; 8% pour les 60-69 ans et 15% pour les 70 ans et plus.

Une fois la pandémie déclarée, il est vite apparu que la propagation du virus dépendait de la disponibilité des masques (faible en France), de l’habitude d’en porter (inexistante en France), des habitudes sociales (la tradition des embrassades et poignées de main), de la disponibilité des tests (très faible en France) et de l’acceptation sociale de mesures restrictives (isolement strict des personnes contaminées, mise en quarantaine des arrivants, suivi des contacts de chaque individu). Ainsi, par le contrôle de la population, certains pays asiatiques (Corée du Sud, Vietnam) ont pu éviter la propagation de la pandémie ; ce ne fut pas le cas dans les pays du Sud de l’Europe, en Belgique ou en France.  La France n’a guère été capable d’organiser la mobilisation nécessaire que ce soit en matière sociale (refus de l’isolement strict) qu’en matière industrielle (lenteur de la mobilisation des entreprises pour fabriquer des masques et des dispositifs médicaux). A long terme, il ne faut guère compter sur la mise au point rapide d’un vaccin. Atteindre l’immunité collective suppose que 70% de la population aient été infectées (ce qui prend du temps et suppose beaucoup de personnes en réanimation ou décédées). La seule stratégie envisageable est une stratégie asiatique : port des masques, usage extensif du gel, distanciation, mise en quarantaine des arrivants, isolement stricte des personnes contaminés, tests de leur entourage. 

A court terme, le confinement était la seule solution. Il a des coûts importants en matière économique (de l’ordre de 3% du PIB annuel par mois de confinement, de l’ordre aussi de 2,5 % points de PIB de hausse du déficit public), en matière culturelle (arrêt du spectacle vivant, fermeture des cinémas), éducative (fermeture des écoles), social (gel des relations amicales ou familiales). C’est une atteinte aux libertés individuelles d’autant plus que le zèle policier, caractéristique du macronisme, aboutit à des mesures vexatoires et inutiles. En même temps, la sortie du confinement est délicate. Comment éviter que la contagion ne reparte ? que nous soyons obligés d’alterner des périodes de confinement et de non-confinement ?

Le choix doit avant tout être guidé par des considérations morales et sociales. Certes, le patronat fait pression pour que toutes les entreprises puissent rouvrir le plus vite possible. Ses porte-parole propagent le discours : une crise économique est pire qu’une crise sociale. Un retard au déconfinement laisserait le champ libre à nos concurrents étrangers. Le même argument s’entend au niveau de chaque entreprise vis-à-vis de ses concurrentes françaises. Mais, l’économie doit être au service de la société et non l’inverse. L’argument de l’équilibre financier des entreprises ne peut être pris en compte. Cela amène à préconiser un déconfinement prudent et progressif.

Dans tous les centres urbains, la question des transports est le point nodal Dans un premier temps, ne doivent rouvrir que les entreprises indispensables, où les normes de sécurité sont strictement assurées (masques, gel, distances entre individus). Ceci nécessite que les salariés (et leurs syndicats) aient un droit de véto motivé sur la reprise du travail (et non un droit à une vague concertation). Les actifs qui le peuvent doivent continuer à utiliser le telé-travail. Ces normes peuvent être assouplies dans les régions rurales où la question des transports collectifs ne se pose guère. Le risque, en milieu urbain, est le développement de la voiture individuelle, qui irait en sens inverse, de l’évolution nécessaire du point de vue écologique.

Les entreprises non indispensables doivent rester fermées, tant que la question du transport n’est pas résolue. Le point délicat est que certaines activités devront se reconnaître comme telles. Dans tous les cas, le chômage partiel (en fait le chômage transitoire) devra être maintenus ; les licenciements pour motif économique devront être interdits ; la crise ne doit pas être un prétexte pour augmenter la durée du travail ou réduire le droit du travail. Une telle stratégie suppose à la fois une indemnisation satisfaisante de ceux qui ne pourront travailler et une prime pour ceux qui travailleront en présentiel

La question morale essentielle concerne la discrimination selon l’âge. Il serait tentant d’instaurer un retour plus lent à l’emploi pour les plus de 50 ans, en particulier pour ceux qui souffrent de facteurs de risques spécifiques. Mais, cela ne peut se faire que sur la base du volontariat. Là aussi, cela va contre les évolutions souhaitables : hausse du taux d’emploi des plus de 50 ans, absence de discrimination selon l’âge.

Dans cette optique, la question des crèches, écoles, collèges, lycées peut apparaitre secondaire puisque les enfants et adolescents ont des taux de contagion et de mortalité beaucoup plus faibles que celui des adultes. Reste à voir, sur le plan pratique, si les écoles pourront fonctionner avec uniquement du personnel de moins de 50 ans. Cependant, cela suppose le maintien d’un cloisonnement entre les générations (entre les jeunes et leurs grands-parents). En tout état de cause, la stratégie doit être basée sur les intérêts des enfants en termes d’éducation et de relations sociales (et non sur des préoccupations économiques, permettre aux parents de retravailler).

Plusieurs questions ne pourront être esquivées à plus ou moins long terme :

  • La hiérarchie des salaires devra être revue entre les emplois qui se sont révélés indispensables (comme les soignantes dans les hôpitaux et les EPHAD, les agriculteurs, etc.) et les emplois peu utiles socialement et trop rémunérés actuellement (comme financier, commercial ou publicitaire).
  • Certaines activités devront être relocalisés ; un certain protectionnisme sera nécessaire. D’autres secteurs, devront être mis en décroissance (aviation, tourisme...), étant peu compatible avec les contraintes écologiques et sanitaires. Il faudra reconvertir les salariés.
  • Une partie importante de l’activité économique devra être utilisé à éviter la détérioration de la planète, à éviter le réchauffement climatique et à se prémunir contre les catastrophes écologiques et sanitaires.
  • Une économie plus sobre, visant à satisfaire les besoins essentiels, à éviter les productions inutiles, suppose une nette baisse des revenus des plus riches.
  • La crise sanitaire a rendu nécessaire le développement du chômage transitoire ; il aurait même été socialement souhaitable de plus aider les précaires dans la crise (les faux auto-entrepreneurs, les familles pauvres frappées par la fermeture des cantines, etc..) ; l’État a décidé de soutenir financièrement les artisans, commerçants, professions libérales et TPE) ; pour éviter les faillites, il sera nécessaire d’aider beaucoup entreprises en leur faisant grâce des cotisations et impôts de la période de confinement. Cela implique que l’État connaisse un fort déficit ; le fonctionnement de l’économie marchante est bouleversé. Le retour à la situation antérieure sera difficile :  il faudra longtemps continuer à aider les précaires, à maintenir les salaires des salariés privés d’emploi, à soutenir les entreprises. Ce retour n’est pas souhaitable : il faudra tirer les leçons de la crise sanitaire : l’’État devra guider les transformations nécessaires des entreprises ; une planification écologique sera nécessaire.
  • Il faudra se souvenir que le but de l’économie doit être le bien-être des populations (dont la santé et le cadre de vie) et non la production de biens matériels.

 

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