Les huit leçons de la crise du coronavirus

La crise du coronavirus doit fournir à la société quelques idées fortes pour évoluer. Nous en proposons ici huit, en attente d’élaborations plus approfondies.

Notre planète terre risque de devenir inhabitable. Au réchauffement climatique à la perte de biodiversité, à l’épuisement des ressources naturelles, s’ajoute maintenant le risque sanitaire. Dans les décennies à venir, l’objectif essentiel ne doit plus être la croissance, mais la préservation de notre habitat. Non plus de développer de nouveaux besoins plus ou moins artificiels, mais de satisfaire les besoins de base pour l’ensemble de la population, en limitant les dégâts écologiques et même en les réparant. Cela implique que l’humanité doit développer une stratégie globale, ce qui est quasiment impossible puisqu’il n’y a pas de gouvernement mondial, qu’il y a des différences de perceptions des problèmes et des divergences d’intérêt tant entre les pays qu’entre les classes sociales. Certains espèrent encore dans de futurs progrès techniques, c’est sous doute une piste utopique, mais il ne faut pas la fermer totalement. Tant les pays émergents que les pauvres dans les pays riches ne renonceront pas à atteindre le niveau de vie des riches dans les pays riches de sorte que pour aller vers une société égalitaire, il ne faudra pas seulement augmenter le niveau de vie des pauvres mais aussi baisser celui des riches. Il faut, d’une façon ou d’autre autre, modifier le comportement des pays les plus pollueurs, que ce soit les producteurs de pétrole (l’Arabie Saoudite), les pays qui défrichent leurs forêts (le Brésil, l’Indonésie), ceux qui utilisent encore la charbon (la Chine, la Pologne), ceux qui consomment trop (Les États-Unis et l’Europe). Il est difficile de voir aujourd’hui comment une alliance majoritaire pourrait se faire pour le tournant nécessaire, mais pénible.

La crise a montré les risques que faisait courir la mondialisation non contrôlée. Les chaines de production fragmentées entre plusieurs régions du monde sont particulièrement fragiles. Un pays peut être frappé par un choc survenant à l’autre bout du monde. Son appareil productif, fragmenté, n’a plus la capacité de réaction nécessaire. C’est particulièrement vrai pour les produits de base (alimentation, médicaments, matières premières...). Cela justifie que soient mis des freins au libre-échange, que soit organisé un certain protectionnisme, une certaine relocalisation, même si cela peut se traduire à court terme par une certaine hausse des prix et une baisse du niveau de vie. L’agriculture est un secteur indispensable pour l’alimentation, mais aussi pour la biodiversité et la lutte contre les gaz à effet de serre. La France doit rémunérer ses paysans pour l’ensemble des tâches qu’ils assument ; elle doit leur garantir un revenu minimum.

Une fois de plus la crise a montré la nocivité de la finance. La chute de la Bourse, attendue après ses hausses excessives, accentue la dépression mondiale. Certaines entreprises risquent la faillite, car elles ont été endettées par leurs actionnaires pour se verser des dividendes ou se lancer dans des opérations hasardeuses de rachat de leurs concurrents. Les marchés financiers jouent à tester la solidité de l’Euro en spéculant contre l’Italie. Devant respecter les normes de Bale III, ayant des objectifs de forte rentabilité, les banques réduisent leurs crédits au moment où les entreprises en ont le plus besoin. Elles ne sont guère allantes pour financer la transition écologique. Après la crise, il faudra remettre sur pied un grand secteur bancaire publique pour financer la relocalisation industrielle et la transition écologique ; le crédit aux opérations spéculatives comme aux entreprises polluantes et socialement inutiles devra être interdit. Pour dégonfler la finance, le secteur bancaire publique devra offrir des ménages des placements garantis, leur permettant de financer la transition écologique, les investissements publics, la politique industrielle. Les dettes publiques, dont le gonflement est nécessaire pendant la crise, devront être garanties inconditionnellement par la BCE ; leur dégonflement ne se fera pas par des politiques d’austérité, mais par la taxation des plus hauts revenus et patrimoines, des entreprises multinationales, par la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale.

La mise en place sur une vaste échelle de ce que l’on nomme de façon inappropriée « chômage partiel », mais qui est en fait du chômage temporaire brise le lien entre la production de chacun et son salaire. Le salaire est confirmé comme un droit du salarié ; la particularité de la période est que ce droit est assuré par l’État et non plus par l’entreprise. On ne peut s’empêcher de faire le lien avec le « salaire à vie » de Bernard Friot. La transition sociale et écologique sera facilitée si, effectivement, chaque salarié est pris en charge par une entreprise qui assure son évolution de carrière, sa formation permanente et prend en charge sa reconversion nécessaire si son métier disparait. C’est le modèle des grandes entreprises publiques et celui des corps de l’État. C’est utile pour la société, puisque l’entreprise doit intériorise les coûts de ses choix de gestion de ses salariés au lieu de les faire assumer par la société par des licenciements. Certes, il ne faut pas le masquer, cela imposera des contraintes aux salariés : le choix de l’emploi ne peut être entièrement libre ; il faut des soignants, des ouvriers, des agriculteurs, des ingénieurs, pas forcément des publicitaires, des traders, des artistes. J’ajoute, artiste, de façon provocatrice pour rappeler que dans une société où le temps de travail marchand est réduit, chacun doit pouvoir être à mi-temps artiste, écrivain ou historien.

La crise a remis en question l’utilité sociale des emplois. Certains emplois, bien rémunérés, actuellement, n’ont aucune utilité sociale ; au contraire, ils peuvent être nuisibles, les traders, les publicitaires, les spécialistes du marketing, de la communication, les conseillers fiscaux, les financiers, la haute hiérarchie de l’administration de l’État et des grandes entreprises. D’autres, des emplois non qualifiés, mal rémunérés, sont indispensables : les soignantes des hôpitaux et des Ehpad, les enseignantes et enseignants des crèches et des écoles, les agriculteurs, les travailleurs des services publics, des éboueurs aux conducteurs de métro, les ouvriers en général. Il ne faudra pas l’oublier après la crise ; la hiérarchie des salaires et des statuts devra être revue ; les titulaires d’emplois peu utiles devront être reconvertis.

La situation des précaires s’est aggravée avec la crise sanitaire. La France a besoin d’une grande politique de résorption du précariat : les faux auto-entrepreneurs doivent bénéficier d’une couverture sociale complète ; les salariées à temps partiel subi doivent pouvoir accéder à un temps plein, à leur demande ; la sous-traitance doit être contrôlée et limitée. Le droit à l’emploi doit être garanti : les chômeurs de longue durée doivent se voir proposer une formation ou un emploi de dernier ressort dans une collectivités locales, une association, une entreprise d’insertion. Le revenu universel est une utopie, mais il faudra revaloriser le RSA, le rendre automatique, l’ajuster en temps réel à la situation des ménages, de façon à garantir à chaque famille un revenu minimum supérieur au seuil de pauvreté.

Durant la crise, l’État a joué un rôle central d’organisateur de la riposte sanitaire, mais aussi d’assureur pour les entreprises. Il a pris en charge leurs salariés, il a garanti leurs dettes, il va sans doute annuler une partie de leurs dettes sociales et fiscales. Peut-on imaginer que les actionnaires, après avoir été exemptés de subir les pertes, engrangent les bénéfices de la reprise ? Les entreprises doivent prendre un tournant, à la fois la relocalisation de la production et l’adaptation aux contraintes écologiques. Dans certains secteurs, elles doivent viser à une diminution de leur production : il ne faut pas développer les vols aériens, les SUV, le bitcoin. L’objectif doit devenir de produire des biens durables, sobres, de longue durée de vie. Les campagnes du genre « Changer votre Iphone67 pour un IPhone 69 » doivent choquer et être interdites. Ce n’est guère compatible avec l’objectif traditionnel des grandes entreprises : créer de nouveaux besoins, se développer, créer de la valeur pour les actionnaires. Les entreprises doivent aussi s’adapter à de nouvelles contraintes sanitaires. Comme l’a montré l’exemple des hôpitaux, un changement profond de fonctionnement est possible, il demande une mobilisation du personnel, qui suppose de repenser la finalité, l’organisation et la hiérarchie des entreprises. Ceci milite pour un nouveau type d’entreprise, avec une forte réduction du poids des actionnaires, un rôle de décision important pour les salariés et pour la société (par l’intermédiaire de l’État, certes, mais aussi de l’ensemble des parties prenantes, les collectivités locales, les clients, les mouvements citoyens).

En même temps, le poids plus important de l’État pose aussi la question de son fonctionnement, comme émanation du corps social. L’augmentation du poids de l’État est dangereuse s’il s’agit d’un État autoritaire, dirigé par l’oligarchie financière. La situation actuelle où le vainqueur d’une élection présidentiel, grâce au soutien massif des classes dirigeantes, de leurs media, de leurs intellectuels organiques, s’empare de la totalité des pouvoirs pour les mettre à leur service, nuit à la cohésion sociale. Les services publics, gérés comme des entreprises privés, contraints à des mesures d’économie, sans souci des usagers, perdent le sens de leur mission. L’État doit devenir effectivement la propriété commune de chacun. C’est un slogan ; il n’est pas simple à mettre en œuvre ; les fonctionnaires ont leurs compétences et le service public ses exigences. Les parents d’élèves doivent être entendus, mais ce ne peut être eux qui fixent les programmes scolaires et les méthodes d’enseignement. Par ailleurs, il y a des intérêts divergents à concilier ; des choix politiques à faire, il est légitime que ces choix soient faits selon des règles républicaines, avec le respect des choix de la majorité comme le souci des minorités. Nous laissons donc ouverte la question : « comment démocratiser l’État ? ».

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