Comment mentir avec des statistiques…0,7 devient 5 et 1 devient 4.

Certains journalistes utilisent de façon bizarre les statistiques. Est-ce par volonté de tromper le lecteur ou plus simplement par aveuglement, vouloir faire dire aux chiffres ce que l’on a envie de lire ? Voici deux exemples récents.

Le Figaro du mercredi 13 décembre commente le rapport des experts prônant la modification des règles d’évolution du SMIC. Il écrit en gros, page 24 : « 0,93% de revalorisation du SMIC en Janvier 2017, soit 5 fois plus, peu ou prou, que l’inflation constatée (0,2%) sur l’ensemble de 2016 ». 5 fois que l’inflation. C’est beaucoup trop bien sûr. Il faut revoir cela.

Deux problèmes quand même. Comme le savent tous les statisticiens, il est strictement interdit de faire un ratio entre deux pourcentages surtout quand celui qui est au dénominateur peut être proche de 0 ou même négatif.   Une hausse de salaire de 0,93% quand la hausse des prix a été de 0,2 % ne représente qu’une hausse de pouvoir d’achat de 0,73%, rien n’autorise à dire « 5 fois plus ». Qu’aurait écrit le Figaro, si la hausse du SMIC aurait été de 0,83% pour une inflation de 0,1% , 8 fois plus ! alors que la hausse en pouvoir d’achat aurait été la même.  Et si la hausse du SMIC avait été de 0,73 % pour une inflation de 0%, infiniment plus ?

 Par ailleurs, le SMIC est indexé sur l’inflation constatée en glissement. En novembre 2016, quand la revalorisation du SMIC a été décidée, l’inflation constatée était de 0,49%, la hausse du SMIC n’était donc au plus que de 2 fois l’inflation et le gain de pouvoir d’achat prévu de 0,44% Mais, en janvier 2017, la hausse de l’inflation en glissement annuel a été de 1,36%, de sorte qu’en pouvoir d’achat, le SMIC janvier 2017 est plus bas de 0,43% que son niveau de janvier 2016. La hausse du SMIC est 70% celle de l’inflation effective, pour faire les mêmes calculs saugrenus que le Figaro. Les « 5 fois » sont bien loin.

Les Echos du Jeudi 14 décembre titre sur la bataille pour attirer à Paris les hauts salaires. On apprend en page 1 que : « Les coûts salariaux restent pour Paris un obstacle à surmonter pour devenir aussi compétitifs que Francfort.  L’écart de coûts pour un employeur peut facilement atteindre le quadruple entre les deux rives du Rhin ». Ciel, nous savions que les cotisations étaient plus élevées en France, mais à ce point que le coût salarial pour les hauts salaires soient 4 fois plus élevés en France ! Paris n’a vraiment aucune chance de concurrencer Francfort.

Cependant, page 27, un graphique nous montre que pour un salaire brut de 100 000 euros, l’employeur français paye au total 149 173 euros, l’employeur allemand 119 985 euros. On est loin d’un écart de  4 fois,  le ratio en coût salarial n’est  que de 1,24. Le 4 fois ne porte en fait que sur le montant des cotisations employeurs.

Nous savons par ailleurs que la distinction cotisations employeurs, salariales et IR n’a guère de sens économique, il faut faire masse de tous ces prélèvements. L’IR est beaucoup plus fort en Allemagne qu’en France. Cela pris en compte, le salarié allemand de salaire brut 100 000 euros a finalement un revenu disponible de 53 381 euros et le salarié français de  61 522. Donc pour que le salarié reçoit finalement  100 de salaire disponible, l’employeur français doit verser 242,5 euros, l’allemand  209,8 euros, l’écart est de 1,17 (et toujours pas de 4).

Mais, comme le remarque l’article, il faut tenir compte des droits à retraite, qui sont plus bas en Allemagne et plafonnés (ils ne couvrent que le salaire annuel jusqu’à 74 400 euros alors que l’Agirc en France couvre jusqu’à 313 824 euros). Imaginons donc que le salarié allemand investisse pour 4% de son salaire jusqu’à 74 400 euros dans un plan Riester, puis, pour couvrir la partie supérieure dans un fonds de pension, au taux de 18%. Il devra payer 7584 euros par an pour avoir une retraite satisfaisante. Il lui reste donc 45 797 euros de revenu disponible, ce qui signifie que pour qu’un salarié à ce niveau ait 100 de revenu disponible,  l’employeur doit lui verser 244,5  euros, pratiquement comme en France. Bref, à niveau égal de revenu disponible, le coût salarial est le même en France et en Allemagne.

Au lieu de faire campagne pour que l’Etat réduise les cotisations sociales pour les financiers, Europlace et les Echos devraient se consacrer à expliquer les avantages du système français de protection sociale, et en particulier du système de retraite.

 

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