Courte réponse à Romaric Godin, la garantie d’emploi et le capitalisme

Dans une courte réponse à Romaric Godin, je soutiens que la garantie d'emploi ne peut pas constituer un outil essentiel pour dépasser le capitalisme.

La réponse de Romaric Godin à mon texte sur sa postface à l’ouvrage de Pavlina Tcherneva : La Garantie d’emploi m’incite à poursuivre le débat, d’autant plus que Romaric Godin est sans nul doute le plus intéressant des journalistes économiques français.

Il n’empêche que sa réponse comme sa postface dévient du propos de Pavlina Tcherneva qui voit dans la garantie d’emploi un complément utile au système capitaliste qu’elle vise à améliorer fortement, par le Green New Deal mais sans le remettre fondamentalement en cause.

Au contraire, Romaric Godin vise au dépassement du capitalisme, et je pense comme lui, que ce système doit être dépassé, tant en raison des contraintes écologiques que des contradictions nées de la financiarisation, que du fait qu’il soumet l’évolution social et économique de nos sociétés aux exigences de profit d’une infime minorité de possédants. De sorte que je ne me reconnais pas dans la fausse opposition qu’il construit entre le point de vue des keynésiens classiques (le mien) et un point de vue anti-capitaliste (le sien). Notre opposition vient du fait que je ne crois pas que la garantie d’emploi puisse se déployer sur une grande échelle, ni qu’elle puisse constituer un outil essentiel pour dépasser le capitalisme.

La garantie d’emploi ne peut être pas au cœur des luttes sociales, ni dans les entreprises privées, ni dans le secteur public, ni même au niveau local. Les salariés veulent de vrais emplois, avec un vrai statut, de vrais droits, de vraies possibilités de carrière et de promotion. Ils ne veulent pas des emplois de seconde zone, au salaire minimum. Les habitants veulent des services publics permanents et de qualité. Je crains que Romaric Godin magnifie le projet de Tcherneva, qui est quand même celui d’un secteur accordéon dont la taille baisserait en période de haute conjoncture, un secteur passerelle qui formerait ses salariés pour qu’ils puissent retrouver un emploi normal dans le secteur privé.

Je ne crois pas que l’emploi garanti assurerait le plein-emploi décent, en offrant des emplois qui ne correspondrait pas aux compétences, formations et niveaux de rémunération des salariés.

Certes, il ne faut pas laisser le capital déterminer l’évolution des besoins. Celle-ci doit être socialement déterminée, en particulier pour des raisons écologiques, mais aussi pour des raisons sociales, ne pas faire vivre les humains en tension perpétuelle en créant en permanence de nouveaux besoins artificiels. Mais, ce combat suppose un contrôle des entreprises, un changement complet de leur gouvernance avec un rôle accru de toutes les parties prenantes, un bouleversement de leurs objectifs. Et, par ailleurs, le développement des activités non marchandes selon leurs logiques propres, pas comme refuge des personnes chassées du secteur marchand.  

Aussi, le combat essentiel se situe au niveau des entreprises. Ce sont elles, publiques ou privées, qui portent la responsabilité de l’évolution de nos sociétés, comme celle de l’emploi, comme de la distribution primaire des revenus ; non pas telles qu’elles sont actuellement, mais celles que les forces progressistes devront progressivement investir.  Je ne pense pas que l’on puisse s’épargner ce combat difficile, en créant un nouveau secteur de basse qualité, qui assécherait le capitalisme en attirant les salariés.

Le secteur public a certes besoin d’un renouveau, après le management et l’austérité néo-libérale. Il a besoin de retrouver la ferveur du public et la fierté de ses travailleurs. Je ne pense pas que cela passe par l’emploi garanti, où il se verrait ajouter la tâche d’accueillir l’ensemble des chômeurs. Ce n’est pas son rôle.

Certes, l’histoire est faite par des hommes et des femmes, dans des conditions historiques déterminées, mais il ne faut pas se tromper de stratégie.

PS : Dany Lang et Gilles Rotillon ont publié une réponse qui ne répond à aucune des objections que j'ai émis sur le projet de garantie d’emploi :

  • Les besoins sociaux doivent être satisfaits par des emplois publics normaux et permanents, pas par des emplois spéciaux fluctuants.
  • Les chômeurs et les jeunes recherchent des emplois normaux, rémunérés selon leur compétence, correspondant à leur qualification. On ne peut assurer un plein emploi satisfaisant par des emplois spéciaux rémunérés au salaire minimum.
  • Les services publics locaux n’ont pas la capacité et la vocation de gérer la masse des chômeurs.
  • On ne peut dissocier le salaire de l'emploi, sauf à imposer une obligation de travail.
  • La révolution écologique et sociale nécessite de mettre en cause les objectifs, le fonctionnement, la gouvernance des grandes entreprises capitalistes. On ne fera pas l’économie de cette exigence en développant un secteur non marchand de seconde zone.
  • Le plein emploi doit être la priorité de la politique économique. Il doit être assuré par une politique budgétaire plus expansionniste, tournée vers les dépenses sociales et le financement de la transition écologique, par des emplois publics permanents, à terme par la réduction de la durée du travail. Les chômeurs de longue durée doivent bénéficier d’emplois de dernier ressort (dont le champ est obligatoirement réduit par rapport au projet d'emploi garanti).
  • Le surcroit de production permis par le plein-emploi doit être utilisé pour  les investissements nécessaires pour la transition écologique,  pour augmenter le niveau de vie des plus pauvres, pour développer les services publics. Il ne peut consister uniquement dans les services non marchands que fournirait la garantie d'emploi. 

PS : Leur réponse critique une version initiale de mon texte et ne tient pas compte de ma réponse à Romaric Godin.

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