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Billet de blog 26 juin 2022

Pour répondre (encore) à Jean-Marie Harribey

A l'occasion d'une réponse à Jean-Marie Harribey, Henri Sterdyniak critique la notion de création monétaire, montre que la hausse des cotisations est nécessaire pour maintenir le système des retraites, regrette que la campagne de la NUPES ait été trop axée sur des revendications quantitatives.

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Mon collègue Jean-Marie Harribey a cru bon de critiquer sur son blog d’Alternatives économiques du 7 juin, mes propos qu’Hervé Nathan avait publié dans cette revue, le 26 mai, n’accusant de faire du Nupesbashing, de croire à l’épargne préalable, de refuser de financer les retraites par la taxation des dividendes… Je lui réponds ici, même si, à vrai dire, j’ai perdu tout espoir de lui faire entendre raison.

1) Jean-Marie Harribey a une pratique habituelle, mais détestable : accuser ses collègues de croire à la théorie de l’épargne préalable. En fait, tous les  macroéconomistes empiriques sont keynésiens et savent l’importance de la demande pour soutenir l’activité et les dangers de l’épargne..

 Par ailleurs, Harribey refuse de regarder un TOF : ainsi, a-t-il naguère soutenu qu’il est possible de réduire la dette publique en annulant les titres publics détenus par la Banque de France (et peut-être le croit-il encore, voir son ambiguë note 4) ; ainsi, refuse-t-il de voir que dans le bilan de la  Banque de France, les titres détenus ont une contrepartie, en billets jadis, et maintenant surtout en dépôts des banques commerciales.

Harribey n’a jamais compris le lien entre ce qu’il nomme «  création monétaire » et le multiplicateur keynésien. Il se refuse de voir que ce qui importe pour l’équilibre macroéconomique, c’est le déficit public  (et plus généralement la dépense autonome) et non la partie de ce déficit financé par « création monétaire ». Pour lui (voir sa note 5), il  existe une différence d’essence entre la monnaie  (dont la création augmenterait la demande) et les titres (qui récolteraient l’épargne).

Harribey m’accuse de croire en l’épargne préalable à partir de ma phrase qui commence par : « Lorsque le gouvernement a  creusé le déficit public en maintenant le revenu des ménages.. », phrase qui montre bien que, pour moi, le point de départ c’est la dépense publique autonome.

Reprenons une fois encore le schéma  keynésien sous sa forme la plus simple. Supposons que le gouvernement augmente de 1000 l’investissement public. Pour simplifier, nous restons en économie fermée, oublions les impôts et supposons que la propension à consommer est 0,5. L’État verse 1000 aux entreprises qui, à très court terme, les conservent en dépôts bancaires, ce qui permet aux banques d’absorber les 1000 de titres émis par l’État.  A moyen terme, la production augmente de 2000 et l’épargne des ménages de 1000. L’investissement a créé l’épargne nécessaire pour le financer. Les ménages peuvent choisir de détenir cette épargne sous forme de dépôts bancaires (de monnaie) pour 500, de titres (sous forme d’OPCVM ou d’assurance-vie) pour 500 ; les banques peuvent choisir de conserver pour 250 de titres publics, de sorte que la Banque centrale doit en acquérir 250. Plus le taux d’intérêt sur les titres publics est bas, moins les banques et les ménages détiennent de titres, plus la Banque centrale doit en acquérir. Dit autrement, plus la Banque centrale acquiert de titres, plus le taux d’intérêt sur les titres est bas. Faut-il considérer que la création monétaire est 250, 500 ou 1000 ? Cela n’a pas d’importance, le point crucial, c’est la dépense autonome de 1000. Cela n’empêche pas de monter, comme je l’ai fait dans mes propos incriminés, que le circuit de boucle bien. Les 250 de titres acquis par la Banque centrale ont une contrepartie en richesse financière des ménages, qui ne disparaitrait pas par une pseudo-annulation de ces titres.

2) Harribey prétend faire financer les retraites par une cotisation sur les dividendes. Une cotisation qui n’ouvre pas de droits est un impôt. Le mouvement social a critiqué le financement des prestations chômage par un impôt, la CSG, y voyant, à juste titre, un argument pour réduire le poids des syndicats dans le pilotage de l’Unedic. . Peut-on préconiser le financement des retraites par un impôt ?

Harribey  refuse de voir que les cotisations sociales dites employeurs sont versées pour (et en fait par) les salariés (et non pour assurer l'entreprise ou le patron, comme il l’argumente). Les retraites en tant qu'assurances sociales, doivent être financées par des cotisations assises sur les revenus des personnes couvertes. Sinon, comment justifier des pensions plus élevées pour les personnes ayant eu des salaires plus forts ?

En passant, Harribey reprend ses idées naïves : l’assiette des impôts n’aurait aucune importance puisque toute la valeur créée provient du travail.

Harribey a donc découvert un financement magique : faire cotiser les profits non réinvestis. En 2019, l'ENE des sociétés a été de 173 milliards d’euros ;  43  milliards ont été versés en IS (net des subventions) ; 80 milliards ont financé la FNCF ; reste donc 50 milliards (5,7% de la masse salariale). Les taxer à 28,1% rapporterait 15 milliards (0,6% du PIB). C'est bien insuffisant. Surtout que ces 50 milliards disparaîtraient si, comme le programme de la NUPES le prévoit, les salaires étaient nettement augmentés, si la durée du travail diminuait avec une compensation salariale totale.  Maintenir le système de retraite tel qu’il est actuellement  (sans forte baisse du niveau des retraites et sans fort recul de l'âge de départ) serait coûteux et nécessiterait déjà des hausses importantes de cotisations, 4 points d’ici 2035, soit 0,25 point par an. Comme le disait Michel Husson, pour financer les retraites, il n'y a pas de recettes satisfaisantes autres que les cotisations, de sorte les syndicats doivent surtout se battre que la hausse porte sur les cotisations employeurs plutôt que sur les cotisations employés.

3) Par ailleurs, il ne faut pas trop charger la barque des retraites quant il y a d'autres besoins sociaux (santé, éducation, prestations familiales, et surtout transition écologique). Un programme doit définir des priorités (ce que ne fait guère celui de la NUPES). Il est amusant que Harribey me reproche « de ne pas avoir entièrement abandonné tout espoir en la croissance économique » quand le chiffrage de ce programme était basé sur des hausses de dépenses publiques de 250 milliards et un multiplicateur de 1,2, donc une hausse du PIB de l’ordre de 300 milliards (12%).

Il est compréhensible que le programme de la NUPES reprenne la totalité des revendications des divers mouvements sociaux (SMIC à 1500 euros, retraite à 60 ans, forte hausse des salaires de la fonction publique et des personnels du soin, baisse de la durée du travail, importantes embauches dans la fonction publique et emplois garantis) et même au-delà (allocation de 1063 pour les jeunes, revenu minimum à 1063 euros pour les adultes, retraite minimale à 1500 euros). On peut regretter que sa campagne, axée sur ces revendications, ait perdu en crédibilité et ait oublié des points cruciaux comme la transition écologique, la réindustrialisation, l’augmentation des pouvoirs des salariés dans l’entreprise. Le dire, ce n’est pas faire du « Nupesbashing ».

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