La monnaie-hélicoptère, encore

Une note du CAE reprend le projet de "monnaie-hélicoptère". Pourtant, ce n'est pas à la Banque centrale de faire de la politique budgétaire. Elle n'a ni la légitimité, ni la compétence pour faire des transferts aux ménages. Elle porterait une partie de la dette publique ; son bilan serait déséquilibré.

La proposition de monnaie-hélicoptère n’était jusqu’à présent pas prise au sérieux, portée par des économistes amateurs, d’anciens banquiers ou d’économistes soi-disant spécialiste des questions monétaires. Bizarrement, elle a été reprise en Juin 2021 par Philippe Martin, Eric Monnet et Xavier Ragot dans une note publié par le CAE :  « Que peut encore faire la Banque centrale européenne ? ». Ceux-ci constatent que la BCE a utilisé tous les instruments possibles de politique monétaire, des taux d’intérêt négatifs à l’achat de titres publics et privés, mais que l’inflation sous-jacente dans la zone euro reste aux environs de 1%, loin de l’objectif de 2%. Au lieu de reconnaître que c’est maintenant aux politiques budgétaires (et surtout salariales) d’agir, ils proposent que la BCE se lance dans la monnaie hélicoptère, des distributions épisodiques de sommes identiques à tous les  citoyen des pays de la zone euro.

Pourtant, les mêmes objections demeurent. Ce genre d’opération fait partie de la politique budgétaire ; ce n’est pas le rôle de la Banque centrale ; elle n’en a pas la capacité opérationnelle puisque les ménages ne disposent pas de compte à la Banque centrale, qu’elle n’en a pas la liste. Par essence, une Banque centrale contrôle et refinance les banques ; elle garantit le financement du déficit public ; elle garantit la dette publique . Elle ne verse pas de prestations.  Quand la politique monétaire devient impuissante, elle doit laisser la place à la politique budgétaire.

 Dans la zone euro, chaque pays a pris des mesures pour soutenir au mieux son économie, ce serait un gâchis que de rajouter un transfert à tous, aux plus riches comme aux plus pauvres, de verser de l’argent à des fonctionnaires ou à des retraités qui n’ont pas été affectés par la crise Covid ; les besoins ne sont pas les mêmes dans les pays qui disposent d’un revenu minimum et d’un système d’assurance pour le chômage total et le chômage temporaire et dans ceux qui n’en disposent pas.

La monnaie hélicoptère ne se distingue guère d’une situation où l’État verserait des transferts aux ménages, sachant que la Banque centrale garantirait le financement du déficit public. La différence serait que la Banque centrale qui déciderait des transferts, et non l’État. Or, la Banque centrale n’a aucune légitimité démocratique pour faire des dépenses sociales.

Les auteurs prétendent, page 9 que « les effets collatéraux en termes d’inégalités et sur le système financier sont moindres (et mieux connus et maîtrisés) que dans le cas du quantitative easing. Un transfert forfaitaire d’un montant égal à tous les individus fait mécaniquement baisser les inégalités de revenus (puisque les plus pauvres reçoivent plus en proportion de leur revenu). Il n’a pas d’impact évident sur les prix des actifs ni sur le profit des banques », tout en reconnaissant un peu plus loin : « Sur le plan théorique, il est en effet équivalent que la Banque centrale apporte un soutien aux États (en achetant de la dette publique) et ces derniers effectuent le transfert, ou qu’elle effectue directement ce transfert ».  Il faut choisit. C’est le principe d’équivalence qui est le bon ; à taux d’intérêt donné, les effets sur les profits des banques comme sur les risques de bulles financières sont les mêmes pour la monnaie-hélicoptère et pour les dépenses publiques financées par quantitative easing ; les politiques budgétaires nationales peuvent être mieux ciblés vers les plus pauvres qu’une distribution uniforme. 

Les auteurs prétendent que la monnaie hélicoptère aurait un impact spécifique sur l’inflation, en oubliant son impact sur l’activité ; ainsi, écrivent-ils, sans le moindre fondement théorique : « Le transfert monétaire direct aux ménages est un puissant outil pour contrôler l’inflation », cela pour justifier que la Banque centrale, responsable de l’inflation, se lance dans des politiques budgétaires. Selon eux, un transfert de 2% du PIB de la zone (240 milliards) suffirait à augmenter l’inflation de 1%, l’impact sur le PIB, ni les différences d’impact entre pays selon leur situation conjoncturelle, n’étant pas mentionné : ce transfert devrait être renouvelé tant que nécessaire, cela sans tenir compte des situations et des politiques spécifiques des États-membres.

Ils oublient surtout que les ménages qui recevraient la monnaie hélicoptère ne la conserveraient pas sur forme de billets ; ile la dépenseraient et les détenteurs ultimes de l’épargne induite par cette injection de pouvoir d’achat la conserveraient sous forme de dépôts bancaires de sorte que la Banque centrale devrait s’endetter auprès des banques. Ayant distribué des subventions et non des prêts, la Banque centrale aurait un bilan déséquilibré, (ce qui est gênant pour une banque), qu’elle serait fragilisée, que son compte courant serait déficitaire si les taux d’intérêt remontaient. Dans chaque pays, le déséquilibre du bilan de la Banque centrale serait remonté à son actionnaire, l’Etat, et serait part de la dette publique. Une telle proposition est donc inacceptable à la fois pour les Banques centrales  (qui deviendraient endettées) et pour les États-membres (qui perdraient le contrôle de leur politique budgétaire).

En fait, leur seul argument recevable serait que l’action de la BCE remplacerait l’absence de coordination des politiques budgétaires, mais un transfert uniforme, imposé par une autorité fédérale, n’est pas une coordination. Les auteurs ne disent pas clairement que la zone euro entrerait dans un système nouveau où la Banque centrale serait en charge de politique budgétaire et aurait une forte dette nette (10% du PIB à terme, selon eux), sans qu’aucun mécanisme ne permette de retour en arrière (que la BCE puisse prélever une taxe sur les ménages en cas d’inflation trop forte).

On peut penser que l’objectif de ses auteurs est, en fait, purement européen : faire progresser le fédéralisme au détriment de l’autonomie des pays membres.  

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