La pensée mise en voix et sa parole muette

 La pensée mise en voix et sa parole muette

Lorsque je pense, j'entends une parole muette, la mienne. Ma voix qui dit cette parole est absente dans son expression mais elle est présente jusque dans son intonation pour moi  seul. Et pour autant jusque dans cette intonation entendue par moi seul, en mon intime, en secret, le  socius, c'est-à-dire étymologiquement, le compagnon, le camarade, est présent, transféré de mes rapports aux autres depuis l'enfance. Une pensée toute seule cela n'existe pas. Cependant cette présence du socius est masquée. Dans l'entendement de la parole muette de ma pensée l'expression de la voix dans son rapport aux autres est absente.
La vérité est folle à dire et certains d'entre nous la disent. Ce dire fait retour sous une forme inversée par une parole où la voix se présentifie cette fois dans sa sonorité et signe une attribution aux autres dans la création de la pensée. La parole  n'est plus muette et comme toute parole peut glisser indéfiniment. Ce camarade humain, pour reprendre le très beau mot de Thomas Szasz, psychiatre antipsychiatre, produit un savoir particulier que les autres n'entendent pas. La société ne veut pas entendre la juste protestation contre l'injuste contrainte : cette privation par l'homme qui entend des voix d'être entendu.  Le souffle d'Artaud témoigne de la force des braises allumées par sa passion de dire cette vérité. Il la vocifère dans son "Van Gogh, le suicidé de la société" Certains auteurs le disent autrement. Ainsi le philosophe François Châtelet "L'homme ne meurt pas parce qu'il est mortel (pas plus qu'il ne ment parce qu’il est mensonger, pas plus qu'il n'aime parce qu'il est amour) ; il meurt parce qu'il ne mange pas assez, parce qu'on le réduit à l'état de bête, parce qu'on le tue. "De même Elsa Triolet écrit " Il n'y a pas de suicide, il n'y a que des meurtres"

Nous sommes toujours tués par quelqu'un d'autre, au moins comme effet du meurtre qui s'effectue au temps de l'absence des autres. Dans ce rapport de l'absence de l'expression auprès des autres, de la voix de la pensée, ou bien de son absence de réception, un meurtre s'est produit : Le meurtre de la pensée qui touche la puissance, le pouvoir faire, le pouvoir vivre, le pouvoir créer. Hegel dans son Cours d'Esthétique indique "La puissance ne consiste pas en autre chose que de se maintenir dans le négatif de soi-même" Le terme de se "maintenir" est certainement insuffisant dans cette formule qui a l'avantage de souligner la fonction du négatif. En tordant le négatif dans sa version photographique inconnue d'Hegel, nous retrouvons bien l'envers : dans les films négatifs, les images enregistrées ont leurs valeurs  de luminance inversées par rapport à l'image d'origine. C'est dans cette valeur de luminance du regard d'autrui que le dénouage de la vibration musicale des mots et du corps pousse au meurtre de soi-même. 

Faire un écart par rapport aux discours qui accréditent comme vrai le jeu des apparences est ainsi vital.

Depuis un certain temps je me suis surpris, signe de désir, à vivre musicalement les rapports humains qui sont aussi faits de manière sonore. Et bizarrement dans le métro j'entends régulièrement des voix qui me disent " This is a security non sense" Certains m'ont dit que la réalité était autre et que c'était plutôt " This is a security annoncement "  Cela me change du fait qu'à chaque fois que je lisais le nom du type qui pensait qu'il n'y avait plus d'Histoire à l'heure du capitalisme mondialisé, Francis Fukuyama, j'entendais Fukushima. 

Hervé Hubert

 

Texte publié dans le webmagazine Corridor Elephant  n°18, mars 2015

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.