La barbarie subie par le peuple tamoul

Psychiatre, Psychanalyste, Président des Ateliers Pratiques de Psychanalyse Sociale, je suis heureux de venir témoigner ma solidarité au peuple Tamoul, aujourd’hui, Place de la République.

Psychiatre, Psychanalyste, Président des Ateliers Pratiques de Psychanalyse Sociale, je suis heureux de venir témoigner ma solidarité au peuple Tamoul, aujourd’hui, Place de la République.

Texte à partir duquel j'ai prononcé un discours  le 18 mai 2015, Place de la République, lors du rassemblement de soutien au peuple tamoul

Dans ma pratique psychanalytique auprès des personnes migrantes et réfugiées politiques, j’ai reçu  des personnes tamoules et je peux témoigner de l’authenticité des traumatismes, en rapport avec les massacres,  meurtres de masses, génocide culturel subis par le peuple tamoul.

Cette pratique nous renvoie à ce qui est appelé en psychiatrie le « syndrome de stress post-traumatique », c'est-à-dire à la question humaine : que se passe-t-il psychologiquement lorsque le corps ou l’esprit de la personne ou de son entourage ont été atteints par la force du meurtre dans sa dimension de groupe ?

L'horreur a fait effraction. Le mot traumatisme porte en français la valeur étymologique du mot « trou ». Mais dans toutes les langues, pour tous les peuples, la pensée réagit au trou qui s'est produit dans la vie, à la déchirure de l'être social dans son histoire.

Pour les personnes que nous rencontrons, un effroi terrible s’est produit lors du traumatisme. Les femmes ont été violées, les parents ont vu mourir leurs enfants, les enfants ont vu mourir leurs parents, d’autres connaissent la disparition d’être chers sans savoir ce qui leur est arrivé. Désespoir et horreur se mêlent avec un sentiment d’'impossibilité à changer ce qui arrive.

Il y a un sentiment d’impuissance. Cela est très important et a des conséquences dans le temps à distance du traumatisme avec par exemple la sensation de revivre le trauma à travers les cauchemars, les pensées. Il y a une sorte de sentiment d'être en état d’alerte dans la vie sociale quotidienne, un sentiment de menace et cela entraîne des perturbations dans les rapports avec les autres. Les difficultés à trouver le sommeil la nuit sont également fréquentes.

 

Que faire ? Que peuvent faire des psychanalystes face aux horreurs subies ? "Dire, en dire, pouvoir dire, pouvoir en dire" de cette horreur, permet de faire récit du drame subi, et à défaut de ne pouvoir tout dire du vécu inhumainement troué, il s’agira de mettre en place des significations et fabriquer un nouveau nouage dans ce qui fait tenir un humain dans son rapport aux autres humains. Un nouveau nouage entre les mots, les images, les sensations de corps, les pensées et l’amour doit naître. Cela se fait dans le cadre d’un transfert, c’est-à-dire d’un déplacement, d’un mouvement. Dans une psychothérapie, des sentiments sont verbalisés, déplacés, transférés. Il s’agit d’amour, de haine, de refus de savoir. Il s’agit aussi de trouver, retrouver des valeurs données aux mots dans les groupes humains qui ont été touchés, notamment le groupe humain familial, qui est le premier groupe où se crée l’expérience du transfert que j’ai appelé « transfert social »[1].

Là se situe le travail essentiel : lier dans la pratique de transfert, dans la pratique relationnelle, l’amour et les valeurs des mots qui circulent pour aboutir à un changement dans ce qui souffre.

Ces deux ingrédients importants dans la cuisine des rapports sociaux, l’amour et la valeur portée par les mots, ont été troués, endommagés, souillés. Il s’agira de pouvoir en faire récit, de vider la douleur portée par les souvenirs traumatiques, autant qu’il est possible de le faire. Il ne s’agira pas de recoudre les trous, de les réparer mais de faire des nouveaux nœuds, des nouveaux nouages entre les mots, les images et les sensations de corps pour vivre autrement, et faire vivre les potentiels de créations.

Un trou, une négativité, un « moins » ont été à l’œuvre dans le trauma et il convient de mettre en place vivante, un « plus », une affirmation d’être.

Cela se fait dans le cadre d’une relation avec un autre, un psychanalyste, un « camarade humain » pour reprendre la belle formule du psychanalyste Thomas Szasz. Cela est fondamental pour celui ou celle qui a vécu le sentiment d’être  « sans aide possible » ainsi que le décrit Freud, d’être confronté au breakdown, l’effondrement décrit par le psychanalyste d’enfant Winnicott. La reconnaissance passe par un autre, « Je est un autre », nous dit Arthur Rimbaud. « Un bébé tout seul cela n’existe pas », indique Winnicott, « un individu tout seul cela n’existe pas » insiste la pratique sociale.

Que cette expérience de reconnaissance de l'événement traumatique subi  ait lieu dans une rencontre singulière est fondamentale. Un récit est reconnu par un tiers et prend à la fois valeur d’authenticité, affirmation d’authenticité mais aussi une autre signification qui permettra d’aller vers une séparation avec ce qui colle au trauma.

Cette reconnaissance passe par un autre, un semblable, dans le but de pouvoir saisir la confrontation à l’altérité radicale dont il a fait l’épreuve tragique et la transformer vers du vivant. Il s’agit de travailler ainsi la question du meurtre si réellement vécu. Le meurtre renvoie ici au moins à  deux effets : l’absence de l’être tué et le trop de présence du souvenir de la scène traumatique.

Il est des cas, nombreux dans le cas du Sri-Lanka, où les personnes ont disparu, aucun corps n’a été retrouvé. Le fait de pouvoir voir et regarder possède une fonction essentielle de produire un lien entre un mot et un corps dans ce qui constitue l’identité humaine. Là encore l’enfance et le groupe familial sont convoqués dans cette constitution de l’identité qu’est le stade du miroir, le bébé qui jubile lors de la première reconnaissance de son image dans le miroir, ainsi que l’ont décrit Henri Wallon et Jacques Lacan. Pouvoir lier un mot à une forme est essentiel au petit d’homme.

C’est dire que l’épreuve subie par le peuple tamoul renvoie au fondement infantile de l’identité. Cela sera un axe important du travail : "en dire" sur l’enfance et l’expérience vécue dans le premier groupe social qu’est la famille, qui renvoie à la question première de tout humain : « vouloir être aimé, aimer »

Dans le traumatisme qui frappe le peuple tamoul s’entend ainsi la fonction des cénotaphes par rapport à l’absence. Ces tombes vides qui ont été construites à Paris, Londres ou Genève, par les communautés tamoules, ont une fonction hautement symbolique et permettent de lutter par une présence, contre  le vide de la disparition des êtres aimés.

 C’est ici que s’articulent les questions individuelles et collectives. La manifestation ici même à République aujourd’hui porte cette articulation fondamentale. Il y a eu des effondrements individuels et des effondrements collectifs dans votre histoire. Dans les deux cas il s’agit de produire de nouveaux nouages dans les identités sociales, individuelles  et collectives.

Il y a eu effondrement collectif, concept cher à Noam Chomsky, car chute par la guerre, d’une pratique collective vers un humanisme concret qui a régné pendant 10 ans en Pays Tamoul : chaque personne avait un travail, un logement, l’accès à la santé, des niveaux d’éducation et de culture élevés, et cela avait comme effet un transfert social riche en valeur humaine concrète.

De même que dans la question individuelle mentionnée précédemment, il est nécessaire de construire une expérience humaine de reconnaissance. Cela s’est fait dans le cadre des semblables de la communauté, vos communautés. Il est primordial que cela passe par une reconnaissance de tiers, et notamment une reconnaissance des massacres et génocides par la communauté internationale.

De même que dans la question individuelle, une belle étoffe humaine a été trouée et il s’agit dans notre pratique sociale collective d’avoir comme orientation primordiale de "produire et reproduire la vie", ce que Marx et Engels n'ont cessé de défendre.

De même que dans la question individuelle, il s’agit de pouvoir retrouver une puissance, un pouvoir-faire pour bâtir un acte d’émancipation.

Cela est important pour votre peuple mais aussi pour les autres peuples.

Vous portez des valeurs humaines concrètes de solidarité.

Vous portez aussi l’injustice dont vous êtes victimes et la question : pourquoi cette injustice ? Elle est produite par les effets de la civilisation actuelle, la civilisation du capitalisme en voie de  mondialisation.

Votre combat est essentiel car il fait fonctionner d’autres valeurs concrètes que cette civilisation de consommation si bien décrite par le poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini.

Quelle valeur donner à cette civilisation qui produit les faits suivants : des milliers de touristes étrangers séjournent sur les plages où des massacres ont eu lieu, se baignent dans une mer il y a peu jonchée de cadavres, rouge de sang humain ?

Ces faits de consommation se produisent au prix d’une négation monstrueuse d'autres faits, des faits historiques concernant un peuple entier : massacres, meurtres de masse, génocides.

Quelle valeur donner à cette civilisation qui bâtit des lieux de villégiatures sur des cimetières tamouls rasés par les oppresseurs ?

Cette civilisation est la même que celle qui transforme dans nos pays occidentaux les hommes politiques en représentants de commerce pour des marchés financiers.

Cette civilisation dont vous êtes victimes est la même que celle qui produit les barbaries actuelles au Moyen-Orient.

Cette civilisation est celle qui produit la destruction et la négation de l’humain. Le psychanalyste Jacques Lacan nous avait avertis dès 1967 que le nazisme était la première manifestation d’une politique bâtie sous toutes les formes de ségrégation[2].

La politique de violence exercée contre les Tamouls est l'une des faces de cette nouvelle forme ségrégative et raciste.

Quelques soient les analyses faites sur cette civilisation capitaliste qui détruit ce qu’elle produit, l’important est votre réponse à partir de ce qui peut produire et reproduire la vie : le développement de solidarités sociales comme nouvelles formes de nouages dans la civilisation, une civilisation bâtie sur l’étoffe créatrice, dans l’orientation artistique du terme « nouage ».

Elle est donc une aide pour bâtir une autre civilisation, c’est-à-dire une civilisation qui produise d’autres rapports sociaux. La question du rapport à la mort et au meurtre est essentielle dans ce cadre. Le philosophe François Châtelet décrit bien cette problématique : "L'homme ne meurt pas parce qu'il est mortel (pas plus qu'il ne ment parce qu’il est mensonger, pas plus qu'il n'aime parce qu'il est amour) ; il meurt parce qu'il ne mange pas assez, parce qu'on le réduit à l'état de bête, parce qu'on le tue. "[3]

Cette civilisation tue, par massacres ou à petit feu, par les rapports sociaux qu'elle produit.

La lutte du peuple Tamoul touche au commun de l'humanité, est profondément internationaliste, Elle est la lutte contre ce qui fabrique la violence cruelle et dominatrice de l’humain sur l’humain, le meurtre et sa fonction sociale,  l’exploitation de la force de production dans les rapports sociaux, la fabrication de sous-hommes, bons à jeter, bons à tuer.

Cette notion de sous-homme est inhérente à la logique de l’exploitation capitaliste et, de ce fait, la recherche de profit financier définit ainsi majoritairement, "démocratiquement" le but d’une vie humaine en Occident, dans l’oubli des conséquences ségrégatives, guerrières, colonisatrices, exploiteuses inhérentes à cette logique.

Voilà ce qui est tu et ce qui tue.

Je citerai Nelson Mandela pour conclure « C’est toujours l’oppresseur non l’opprimé qui détermine la forme des luttes"

Il est  important de mettre en avant que la forme que donne l'oppresseur peut aussi changer selon la forme du combat mené et les pressions internationales. Il y a urgence à changer ce rapport de force pour le peuple Tamoul, pour la lutte contre la barbarie qui se propage, pour construire dans le concret une civilisation de l'émancipation humaine, pour vivre libres.

 

Hervé HUBERT

 

 

 


[1] Voir Film DVD de Didier MAURO « Psychanalyse et Révolution » L’Harmattan 2013 et l’article de Wilfrid MAGNIER « Plus-value, Plus de jouir », L’Humanité 20 juin 2014

[2] Jacques LACAN, Proposition du 9 octobre 1967, première version, Analytica, vol 8, avril 1978

[3] François CHATELET, Questions / Objections, Denoël, 1979, p.115

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