Le mirage d’une nouvelle libération sexuelle (PrEP en questions 3)

La PrEP constitue-t-elle une nouvelle libération sexuelle pour les gays ?

Il nous faut comprendre comment a été construit le discours marketing en faveur de la PrEP. Il y a eu au cours de cette dernière décennie un basculement de la manière d’envisager la prévention auprès des gays. On a peu à peu douté de leur capacité à maitriser leurs comportements sexuels, pour imaginer qu’une prise en charge médicale pouvait prendre le relais et remplacer les exigences du safer sex.

La PrEP est alors présentée comme une nouvelle « révolution sexuelle[1] », c’est-à-dire un outil permettant de retrouver une liberté sexuelle qui aurait été mise à mal par l’apparition du sida. La médecine offrirait la possibilité de revenir aux temps bénis des années 70.

Cette nouvelle approche bio-médicale et consumériste de la sexualité constitue une promesse alléchante pour une communauté gay fortement marquée, pour ne pas dire traumatisée, par l’expérience de la séropositivité. Le souci est qu’elle s’apparente à de la publicité optimiste : la nouvelle libération sexuelle est placée sous haute surveillance médicale, elle va dépendre de l’industrie pharmaceutique et de la générosité des assurances sociales. Au passage le retour des autres IST a été minimisé.

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1°) Tout démarre avec une crise réelle de la prévention à la suite de l’arrivée des trithérapies.

La PrEP, conçue au sein du laboratoire Gilead il y a très longtemps, va devenir intéressante lorsque les premiers signes de relâchement de la prévention chez les gays vont apparaitre au début des années 2000. Trois indicateurs convergent et sont confirmés chaque année lors de la parution des enquêtes statistiques : l’usage du préservatif diminue progressivement, plus rapidement et plus fortement chez les séropositifs ; les contaminations au VIH ne faiblissent pas, les homosexuels constituent le seul « groupe à risque[2] » à être dans ce cas ; les IST réapparaissent et progressent fortement chez les gays.

Rien ne va plus chez les gays ! Tout se passe comme si tout le travail d’éducation effectué par les pionniers de la lutte contre le sida devait être relancé. Il faut rappeler cette histoire aux plus jeunes : quel choc cela avait été, au début des années 80 pour les gays qui avaient grandi dans le contexte de la libération sexuelle des années 70, lorsque tout à coup il avait fallu modifier ses pratiques sexuelles, découvrir l’usage du préservatif, mais aussi reconnaître l’intérêt de limiter le nombre de ses partenaires. C’était l’avènement d’une nouvelle sexualité basée sur le « safer sex » : un maintien des plaisirs et des modes de vie libérés, mais en adoptant des pratiques à moindre risques.

Aujourd’hui il faut à nouveau alerter, inciter à la prudence et mobiliser. Mais le contexte n’est plus le même : entre 15 et 20 % des gays sont séropositifs, les trithérapies non seulement permettent de vivre, mais en plus rendent la quantité de virus « indétectable » et donc non contaminante. Les nouvelles technologies de communication ont bouleversé les manières de se rencontrer et ont donné l’accès, via Internet, à une pornographie débridée qui façonne bien plus l’imaginaire des jeunes que les agents de socialisation communautaires classiques (bars, discothèques, médias et associations LGBT).

C’est de cette crise que va naître une nouvelle approche de la prévention : le relâchement de l’usage du préservatif est interprété comme un échec inévitable, car il serait impossible de maintenir son utilisation systématique sur le long terme. La liberté sexuelle voulue par les gays serait donc incompatible avec les restrictions imposées par le safer sex, il faut donc trouver des moyens de s’affranchir de cette pression, et la médecine pourrait alors être cette grande libératrice.

2°) La réponse apportée à la crise de la prévention : offrir de nouveaux outils pour s’affranchir des contraintes du safer sex.

Aides a été le moteur et l’artisan de la mise en place de la politique de « la PrEP pour tous et partout », et cela résulte d’une analyse qui a été très bien résumée à la tribune du congrès de l’association en juin 2015, par son directeur général salarié, Vincent Pelletier[3].

Il se base sur une vision extrêmement pessimiste : « Il faut pour que nous soyons efficaces en prévention, changer notre manière de voir les choses. Chez les gays aujourd’hui, ce n’est pas la question de la prise de risque qui importe. La question n’est pas de savoir si untel ou untel va se contaminer. La question est de savoir quand il va se contaminer ». Il y aurait ainsi une sorte de fatalité pour les gays, comme s’ils étaient totalement incontrôlables, et donc irresponsables : « Ce n’est pas vraiment une question de relâchement ou de mauvais comportements, j’y reviendrai, c’est une question de probabilité statistique. Donc oui, nous devons considérer que tous les gays vont s’infecter en théorie, mais nous devons œuvrer pour retarder au maximum ces contaminations ».

Et Vincent Pelletier continue son raisonnement : « Si nous voulons être efficaces pour endiguer l’épidémie, il faut agir sur les gays. Non pas sur les comportements, mais sur tous les outils à leur disposition pour retarder la contamination le plus possible. Car se contaminer à 20 ans, ce n’est pas pareil que de se contaminer à 30 à 40 ou à 50. Pour soi et pour la société. Il faut donc donner les moyens, tous les moyens, y compris médicamenteux à ceux qui le souhaitent, pour diminuer cette probabilité qui fait du sida une fatalité de la communauté gay. Je veux que très rapidement la PrEP soit une réalité pour ceux qui sont en danger. On ne les sauvera peut-être pas d’une future contamination, mais on permettra qu’ils s’infectent un peu ou beaucoup plus tard, freinant ainsi la courbe exponentielle actuelle du VIH[4]. »

Telle est donc la doctrine de l’association : « Fi des questions morales ou de jugement. Il faut des réponses pragmatiques » explique Vincent Pelletier. Concrètement, ces réponses vont être fournies par les outils bio-médicaux, dépistage, PrEP, TPE (traitement post exposition) et TASP (traitement comme prévention) qui apparaissent comme relevant davantage de procédés techniques, et ont l’avantage de ne pas interroger les gays sur leurs pratiques à risque.

Ainsi on ne se risquera pas à analyser et contrer le désamour des gays pour le préservatif, on se contentera de les aider à s’en passer en adoptant la PrEP. De la même façon, pour juguler le retour des IST on comptera sur leur dépistage et leur traitement régulier. Enfin, les prises de risques importantes des séropositifs ne seront pas interrogées, mais plutôt minimisées, puisque ceux-ci, s’ils prennent bien leur traitement sont en charge virale indétectable.

Ainsi les apports appréciables des outils de prévention biomédicaux, semblent opportunément exploités pour ringardiser l’esprit originel de la prévention comportementale classique. On n’a plus besoin d’invoquer la responsabilité individuelle et collective des acteurs, plus besoin de leur demander de s’interroger sur leurs comportements[5]. On va promettre une liberté sexuelle sans contrainte, assistée médicalement.

3°) Mais la liberté sexuelle sous PrEP va s’avérer bien relative et illusoire.

Au bout du compte, ce discours marketing des partisans de la PrEP se base sur une promesse qui semble déjà bien difficile à tenir : « le sexe sans peur » peut-il réellement s’atteindre par un geste aussi simple que de prendre un comprimé tous les jours ? L’industrie pharmaceutique nous avait déjà offert une autre illusion en nous proposant le viagra pour nous procurer la puissance sexuelle. Sauf que la chimie a elle aussi ses limites.

La PrEP ne protège pas des autres IST, la liberté est donc partielle. La libération de la peur va se limiter à celle du VIH. On va se retrouver à l’époque du pré-sida, à la fin des années 70 lorsque la progression des IST était exponentielle. S’affranchir du safer sex est une espérance qui restera réservée aux couples sexuellement exclusifs.

Prendre un traitement est difficile, c’est toujours une contrainte. Le Truvada n’est pas une pilule conçue pour le sexe, mais un médicament pour lutter contre le virus dans l’organisme : son usage d‘origine est détourné. Prendre un traitement est une contrainte, l’observance est dure à suivre pour un malade, elle le sera pour un non malade. D’autant que la prise de la PrEP doit être contrôlée, en termes de régularité, d’anticipation et d’horaire en cas de prise intermittente.

La PrEP place la sexualité sous contrôle médical. C’est un médecin qui prescrit la PrEP, un contrôle médical strict est recommandé. Le plaisir sexuel devient dépendant d’un laboratoire pharmaceutique et du système de financement de l’assurance maladie.

Combien de temps ce sentiment d’être libéré de la contrainte durera-t-il ? Peut-on sérieusement envisager une consommation à long terme du traitement ?

On peut donc légitimement reprocher aux partisans du sexe protégé par la PrEP, d’avoir volontairement délaissé trente ans d’efforts pour bâtir une culture du safer sex. Ils ne se sont pas demandé comment durant toutes ces années d’épidémie, 80 à 85 % des gays sont parvenus à ne pas se contaminer. Ils ont au contraire développé leur argumentation et communiqué massivement pour attirer les gays séronégatifs vers la PrEP et sa vertu libératrice supposée. Ce faisant, non seulement ils ne se sont pas occupés des difficultés rencontrées par les séropositifs, mais surtout, ils n’ont plus rien fait pour revaloriser et encourager le safer sex.

Comme si l’usage du préservatif ne pouvait pas mieux s’enseigner, mieux se promouvoir. Comme s’il n’y avait pas eu de progrès dans le préservatif, comme dans la médecine.  Et quelle est la réflexion véhiculée sur la sexualité gay ? La libération et l’épanouissement devraient forcément s’atteindre par la performance, la quantité, l’usage de produits dopants ? Pourquoi a-t-on oublié les recherches des années 80 qui avaient permis d’inventer d’autres pratiques à moindre risques ? A-t-on cherché à tirer les leçons de l’apparition du sexe sans protection (le bareback) chez les gays séropositifs juste après l’arrivée des trithérapies ? Ces interrogations ont toutes un point commun : elles replacent au centre de la réflexion les déterminants des comportements des acteurs et les considèrent comme pleinement apte à assumer leurs responsabilités, si nécessaire à l’aide des outils biomédicaux.

Ce n’est donc pas une « reLOVution » planifiée par un laboratoire pharmaceutique dont nous avons besoin, mais d’une transition sexuelle, création collective et éco-responsable.

Prochain épisode :
Les IST talon d'achille de la PrEP.

 

[1] C’est à San Francisco, berceau de la PrEP, qu’ a été développé ce slogan « Our sexual revolution » http://oursexualrevolution.org/  L’association Aides en France a employé le terme « RéLOVution » et l’a popularisé au cours d’une conférence qui portait ce nom et qui a réuni de nombreux acteurs de la communauté gay dans un hôtel de la banlieue parisienne les 22-23 octobre 2016. Voir https://blogs.mediapart.fr/herve-latapie/blog/221016/lassociation-aides-agent-marketing-de-bigpharma-0

[2] Cette expression n’est plus employée, on préfère parler de « populations les plus exposées ».

[3] Discours de clôture du Congrès de AIDES - Vincent Pelletier – Directeur Général de AIDES.
https://extranet.aides.org/sites/default/files/discours_de_cloture_de_vincent_pelletier_-_directeur_general.pdf

[4] Cette affirmation est totalement fausse, ces dernières années le nombre de contaminations au VIH est stable, on a en France entre 6 et 7000 nouvelles déclarations de séropositivité, dont un peu moins de la moitié pour les hommes ayant des pratiques homosexuelles. On déplore que cette courbe ne fléchisse pas chez les HSH, mais elle ne peut pas être qualifiée d’exponentielle. En revanche, la courbe de progression des autres IST chez les homosexuels est, elle, effectivement exponentielle.

[5] Cette vision est reprise et relayée par France Lert, chercheuse épidémiologiste, chargée de mission par la Mairie de Paris pour définir la politique contre le sida de la ville, dite « Paris sans sida ». Elle analyse ainsi la situation : « la stagnation de la courbe de l’épidémie est due à l’efficacité insuffisante des dispositifs et non aux comportements individuels et collectifs », son objectif est donc « d’alléger le poids de la responsabilité pesant sur les individus et les communautés ».  Bulletin de santé épidémiologiste en île de France, n°22, décembre 2015.


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